Ballet russe
III Culturel
Une fois de plus, Ilya glissa sur un tas d'épluchures au bas l'escalier. Toujours des épluchures au bas de l'escalier. Il ne s'y habituait pas. Puis il monta par les marches usées, arrondies vers le centre, jusqu'au premier. Le couloir, l'alignement des réchauds à gaz : un pour chaque famille de l'appartement. Et leur chambre, les cinq lits disposés un peu partout dans la pièce. La table, avec la nappe que la vieille maman entretient bien blanche. Le vase, avec les fleurs artificielles.
« Alors, tu as des tasses ? » Cette phrase l'accueille à l'entrée. Mais non, il n'a pas de tasses, il n'a pas d'assiettes, il n'a pas de cuillers :
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« Je suis encore allé au magasin du Syndicat : ils n'ont rien reçu ».
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« Peut-être en trouverait-on dans les grands magasins commerciaux », réplique Natacha, sa femme.
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« Je suis passé devant le Mostog. Mais si tu crois qu'avec mon salaire d'électricien je peux entrer dans un de ces magasins là »
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« C'est bien ta faute, si tu étais inscrit au Parti... »
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« Taisez-vous – c'est la vieille mère qui intervient – les voisins vont vous entendre. Vous savez bien que Choula est indicatrice du NKVO. Vous parlez comme si... vous parlez comme si... vous parlez comme si vous étiez chez vous, ma foi ».
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« Mais les tasses, réplique Natacha. On peut encore se passer de cuiller, et manger avec ses doigts. On ne peut pas se passer de tasses ».
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« De mon temps, dit la vieille mère, on ne s'embarrassait pas tant. Mais pourquoi n'allez-vous pas acheter des écuelles et des cuillers de bois, tout simplement, au marché kolkhosien. On en trouve tout plein. Et si joliment peintes, avec du vert et du rouge comme sur la Cathédrale St Basile (elle se signe trois fois) ».
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« Mamoucka, tu n'y penses pas, des cuillers et des écuelles en bois. Je sais bien que je ne suis pas inscrit au Parti. Mais quand même... Ce ne serait pas culturel ».