Le monde musulman deviendra-t-il communiste ?
Autres rencontres entre l'Islam et le Communisme
Ces considérations situent à une grande profondeur, jusque dans les attitudes psychologiques, parfois jusqu'à l'âme, les risques que le communisme fait courir à l'Islam. Des comportements moins intimes mais plus immédiats y concourent aussi : et d'abord une commune hostilité à l'Occident : « Tout acte de l'Occident fut interprété comme une attaque directe contre les musulmans, contre leur patrie, contre leurs institutions, leur société, leur culture et leur religion. On comprend donc que les musulmans se soient mis à jubiler des malheurs de l'Occident, leur cœur éclatant souvent de reconnaissance lorsque l'Occident trébuche ou qu'il subit un échec. Cela a affaibli la résistance des musulmans au communisme et a déjà fait de beaucoup d'entre eux, surtout parmi les intellectuels, ce qu'on pourrait appeler des compagnons de route et des communistes par vengeance »59. « Pour l'ensemble du monde musulman, dit un autre auteur, l'Occident c'est la matérialisme, c'est le colonialisme, c'est l'impérialisme. Or c'est le même terme d'impérialisme qu'emploie pour désigner l'Occident le monde communiste ». Les communistes peuvent employer ces maîtres-mots qui émeuvent l'âme musulmane, qui provoquent en elle, et c'est particulièrement grave, un complexe de frustration. Ces mythes, les Américains n'y peuvent faire appel, et s'ils y sacrifient, c'est contre eux-mêmes qu'ils sont efficaces. Quand ils se désolidarisent du monde occidental, les musulmans ne les en désolidarisent pas. Or cette ivresse des maîtres-mots est une griserie plus forte que n'en peut procurer l'argent des compagnies pétrolières. En Orient, rien ne résiste à cette magie. En disposer est pour l'URSS une arme aussi redoutable que la bombe H. Les maîtres-mots ont une valeur en soi : « Nous savons quel effet la parole parlée ou écrite peut produire sur nous-mêmes, écrit Gibb, mais le discours artistique frappe l'esprit arabe immédiatement : les mots sans passer par aucun filtre de logique ou de réflexion qui pourrait en affaiblir ou tuer l'effet, vont droit au cerveau »60. Écoutons encore un auteur musulman M. Malek Bennabi : « Le Génie arabe a inventé la plus belle des langues, mais il est semblable au sculpteur qui devient amoureux de la statue que son ciseau créa. Malheureusement la passion du verbe est plus dangereuse que celle du bronze, du marbre ou de la pierre »61. Voilà cette passion dont l'URSS joue à son gré « Pour régner en Orient, il faut être poète »62. L'URSS dispose de l'incendiaire poésie de mots.
Le terrain lui est d'autant plus propice que le « nationalisme arabe incline à gauche »63, ses leaders ayant souvent été formés dans nos partis socialisants ou y ayant trouvé un accueil. Vraiment innombrables sont, des maîtres-mots soviétiques, les résonances.
Que d'autres proximités de comportement ou de mœurs nous pourrions trouver entre le communisme et l'Islam : parenté entre le surhomme marxiste, interprète du devenir historique et le chef musulman manifeste de la volonté divine ; ou encore cette croyance islamique qu'on peut réaliser la société parfaite par l'instauration de l'ordre extérieur dans lequel, indépendamment d'un changement moral de l'homme, elle pourra être réalisée (autre conséquence, notons-le, de la confusion du temporel et du spirituel comme du caractère social de l'Islam qui lui est corrélatif) que d'autres encore... N'est-ce pas que l'ancien séminariste géorgien qui prit nom Staline était fils de beaucoup d'Islam ? On déboulonne ses statues mais sa trace est indélébile. Tel qu'il l'a modelé, le communisme n'est-il pas comme un Islam sans Dieu ; comme un Islam devenu fou ?
59 Docteur Nahib Faris , op. cit. C'est nous qui soulignons. En rapprocher le remarquable article de M. Bennigsen dans Politique étrangère, novembre1956 : « Le Front National dans la nouvelle stratégie communiste au Moyen-Orient ».
60 Gibb, Les temps modernes de l'Islam, p. 7.
61 Malek Bennabi, op. cit., p. 52.
62 Charles Malik, Le Proche-Orient a la recherche de la Vérité, Foreign Affairs, janvier 1952.
63 Pierre Rondot, Le Proche-Orient à l'aube de 1957, Études, janvier 1957.