Le monde musulman deviendra-t-il communiste ?

Décadence post-almohadienne

L'Islam que l'URSS rencontre dans sa marche jusqu'à présent triomphale est en décadence. Voilà qui aggrave le problème. Voilà qui facilite la pénétration soviétique. Nous n'oserions insister sur ce point, si un musulman parmi les plus purs et les plus attachés à sa communauté, M. Malek Bennabi, ne l'avait fait avant nous. Encore serai-je peut-être moins sévère que lui. Citons un chiffre pourtant, comme témoignage matériel, de cette décadence : l'Iran au XVIIe siècle nourrissait quelques quarante millions d'habitants ; il n'en possède plus que six millions aujourd'hui.

Décadence d'autant plus douloureuse à l'âme musulmane qu'elle attribue à l'Islam une grandeur passée encore plus éclatante qu'elle ne le fût. Souvent on décrit comme un empire l'Islam du IXè : il ne fut qu'un agrégat de principautés militaires, vouées aux querelles d'intérêt, comme aux querelles de race64. Peu importe d'ailleurs, car c'est toujours « une chose redoutable que de continuer la civilisation la plus ancienne du Globe »65. Oui, bien redoutable surtout quand on est encorseté de conservatisme. C'est une civilisation millénairement inadaptée qui se perpétue dans ce que Bennabi appelle l'homme post-almohadien66.

Inadaptation qui se traduit en désordre politique : les hommes d’État musulmans meurent de mort violente, seul tempérament à leur propre violence. Le Moyen-Orient est un immense chaos institutionnel. Inadaptation économique quand les milliards des « royalties » pétrolières coulent sur le sable : ils s'y muent en très longues voitures pour quelques rares privilégiés ; et les ventre-creux les regardent passer. Tout lutte : propriétaires fonciers et réformes agraires ; artisanat et industrialisation ; contre la tradition couve la révolte des femmes. Pour assurer un équilibre social, rien qui ressemble à une classe moyenne ; donc, non plus, rien qui assure une évolution intellectuelle normale. Le primaire, pour ne pas écrire le primate, joue les philosophes : témoin Nasser. On est confondu devant une telle indigence67. On en est confondu, mais la jeunesse s'y brûle les ailes, une jeunesse en plein délire. « Malheur à la ville dont le prince est un enfant ! » Tout l'Orient est mené par des garçons de vingt ans, grisés de posséder quelque chose comme le Certificat d’Études. Les adultes obéissent. Les Parlements s'inclinent. Un chahut d'étudiants casse les gouvernements68. La vraie révolution sociale est impossible en terre d'Islam : nous l'avons reconnu. Mais la révolution qu'on prépare n'est pas une révolution sociale. Elle est beaucoup plus, et elle est différente.

C'est en effet la bourgeoisie qui se communise la première. Nous assistons à une révolution tout autre que sociale, celle de peuples où, au choc du monde moderne, les institutions fondamentales s'effritent. Une jeunesse ivre d'elle-même propose de toutes les subversions celle qui lui semble la plus rigoureuse. Comme toute jeunesse, elle court aux extrêmes69. Mille ans de conservatisme ne défendent pas contre trois jours d'émeute. A trop être resté lui-même, voici l'Islam mûr pour la subversion totale.

Car toutes les institutions s'effondrent, et d'abord cette famille où on voit un des principaux chefs d'opposition doctrinale entre l'Islam et le communisme. Le heurt des générations l'éclate. C'est dans la famille que se joue le plus aigu le drame oriental. Le père veut être encore « le seigneur ». Le fils lui échappe : il fuit ou se révolte. Parfois entre eux la haine, et même quand demeurent amour et respect leur distance est celle de deux planètes. L'odieux roman de M. Driss Chraibi, le Passé simple, est vrai. Tout jeune musulman est un orphelin.

N'est-ce pas la condamnation à passer sur la colonisation, et bien plus que tout ce qu'on en dénonce : elle n'a pas empêché ce drame, elle ne l'a pas atténué, parfois même en s'appuyant sur une parodie des traditions entretenues à coup de fards et de faux-semblants70, elle l'a aggravé. « Un archaïsme artificiel comme une scène de théâtre » a-t-on écrit71. Voici que la « décolonisation » apporte à son tour ses secousses. La colonisation n'avait pas toujours résolu les problèmes et la paix apportée comportait une part d'illusion. Du moins ces problèmes, elle les avait « escamotés »72. Ils resurgissent d'un coup. Des heurts de tribus, des chocs sociaux qu'on croyait abolis resurgissent, même sous le masque de partis prétendus démocratiques ou de formations syndicales.


64 Cf. Keller, La question arabe, Presses Universitaires de France, p. 12.

65 F.F.Gauthier.

66 Malek Bennabi, op. cit. p. 32 : « L'homme post-almohadien s'est transmis lui-même. Cette figure du passé hante les générations actuelles où on la rencontre sous l'aspect sympathique et innocent du fellah sédentaire et débonnaire, du pasteur nomade, austère et généreux, mais aussi sous l'aspect trompeur du fils de milliardaire, du bachelier qui a adopté apparemment toutes les formes de la vie moderne. Son baccalauréat  ou les milliards de son père lui donnent parfois l'aspect d'un « homme nouveau » mais si l'on scrute ses manières, ses sentiments et ses pensées, il est aisé de voir que cet homme-là n'est rien d'autre que l'homme post-almohadien ».

67 H. de la Bastide, op. cit., p. 18 : « Le vrai drame est que l'Islam manque de véritables élites... Tout le problème est là. Or il faut des générations et des générations pour fabriquer des classes moyennes dont sortent peu à peu les élites d'un pays. C'est la force de l'Occident que de les posséder. C'est la force du communisme que de pouvoir s'en passer. Aussi entre le lent progrès du personnalisme et la rapide évolution communiste, il est à craindre que l'Islam, porté par nature à dormir ou à galoper plutôt qu'à marcher, ne puisse résister à la tentation de cette dernière voie ».

68 Cf. P. Rondot, Le Proche-Orient à l'aube de 1957.

69 Sans compter le snobisme, le communisme a pour lui de paraître le « dernier cri ». C'est un new look. On l'adopte avec le blue jeans et les chemises rouges.

70 Telle la politique des « grandes familles » préfabriquées en Algérie.

71 Malek Bennabi, op. cit., p. 99.

72 François Fontaine, Le métissage du monde, Preuves, octobre 1956, p. 23.