Le monde musulman deviendra-t-il communiste ?
Appel de la « colonisabilité » à la Colonisation
Dans un monde où temporel et spirituel sont mêlés, la décadence des mœurs et des institutions réagit sur la religion elle-même. Celle-ci se sclérose. Elle dégénère en judaïsme pharisaïque, bien incapable de soutenir des peuples en désarroi. Paralysie morale due au syllogisme : « l'Islam est une religion parfaite, nous sommes musulmans donc nous sommes parfaits ». Des hommes de cœur ont voulu remédier à la décadence religieuse. Ils ont tenté un retour aux sources, quelque chose qui rappelle la réforme protestante73 : suppression de toutes les « innovations » dont la piété populaire ou les résurgences animistes ont enrichi l'Islam, épuration du culte. Ils se sont attaqués aux confréries qui maintenaient encore une chaleur mystique et préservaient d'une religion trop sociale la personne du croyant. Efforts par certains côtés sympathique, mais qui a plus renforcé le juridisme que l'esprit de foi. Fut-ce même un vrai retour aux sources ? L'amour anime le Coran, l'amour a encore, semble-t-il, imprégné les premières années de l'ère musulmane : le règne des Califes Omayyades. Le juridisme militariste, le caractère « corps de garde » que dénonce Lévy-Strauss, n'est-il pas l’œuvre des Abbasides empressés à étouffer l'esprit de la dynastie supplantée ? Je crains que le réformisme musulman n'ait pas su remonter à l'esprit du Coran et qu'en attaquant les confréries il ait surtout attaqué ce qui entretenait foi et espérance dans les masses. Voulant lutter contre la décadence religieuse il l'a accentuée.
Il ne provoque pas, du moins, cette réaction morale qui sauverait les pays musulmans de la colonisabilité. Car tel est le résultat de sa décadence : l'Islam gît dans la colonisabilité. Rien ne l'en sauve. La misère économique se conjugue avec l'analphabétisme, la féodalité, le pharisaïsme. Ce n'est pas par hasard si pendant un siècle presque aucun pays musulman n'a été indépendant. Mais la colonisation occidentale se desserre même quand elle est exercée sous la forme occulte du capitalisme. L’Europe en décadence, elle aussi, épuisée par ses luttes fratricides, cesse de coloniser un monde quand même colonisable. Le vide ainsi créé suffit pour attirer l'URSS, nous le savons. Mais pour le colonisable, la colonisation est un besoin74. Elle est, dit encore Bennabi, une « nécessité historique »75. C'est un « complexe de dépendance »76, une « angoisse de soumission »77. L'URSS ne crée pas cette situation : elle l'exploite. L'Orient appelle sa colonisation78. On ne craint pas son emprise : on réclame sa férule. On ne tremble pas pour la liberté : on appelle le despotisme. Son meilleur titre, à cette URSS ? Elle est la colonisation de remplacement. « Dieu ne change rien à l'état d'un peuple que celui-ci n'ait, au préalable, entrepris la transformation de son âme » dit le Coran. L'âme colonisable de l'Orient n'est pas transformée. Aussi de toute sa force, sous le poids d'un attrait qui a « quelque chose d'érotique »79, appelle-t-il parce que colonisation de remplacement, l'URSS. Nous ne savons pas le comprendre, mais tel est le message de Nasser aux foules en transes sous les haut-parleurs d'Alexandrie.
73 Cf. Francis Berthier, La rencontre de l'Islam, Les nouvelles lettres, n°40, p. 100.
74 O. Maunoni, auteur non suspect en l’occurrence, écrit dans sa Psychologie de la colonisation, p. 87 : « Tous les peuples ne sont pas aptes à être colonisés, seuls le sont ceux qui possèdent ce besoin ».
75 Malek Bennabi, op. cit.
76 O. Maunoni, op. cit.
77 Cf. Lévi-Strauss, op. cit., p. 138.
78 Cf. Tibor Mende, La révolte de l'Asie et Regards sur l'Histoire.
79 Lévi-Strauss, op. cit., p. 138.