XVII

Pour les abriter du vent, les bergers ont parqué leurs moutons derrière de petits murs de pierre sèche. Eux-mêmes s'y reposent, quelques nattes de palmier tendues d'un muret à l'autre. Seuls veillent trois d'entre eux, à tour de rôle, autour du feu de broussaille, qui monte et crépite. Appuyés sur leur bâton, ils veillent. Ils ne parlent pas : les bergers sont hommes de silence. De jour et de nuit, ils observent : la sauterelle qui scie la feuille, la cigogne et son vol bruyant, le pique-bœuf dont la blancheur fait sembler jaune la brebis la mieux soignée. Ils savent d'où vient le vent et s'il apporte pluie ou orage. Ils connaissent le cri de chacal, celui de l'hyène, celui du lion des rocs. Noircis de soleil, ils sont aussi secs et noueux que les épineux. La marche interminable dans le désert et sa lumière dévorante n'ont laissé sur leurs os que le muscle long et nerveux. Ils sont pauvres, nourris seulement de lait et de quelques dattes. Pauvres de paroles, pauvres de pensées, privés de bien et presque nus, mais leur âme s'est épanouie librement. C'est elle qu'ils écoutent, insensibles à la nuit murmurante. Ils écoutent et ils attendent.

Ils attendent... L'un d'eux réchauffe un chevreau sous son manteau. Un autre natte des fibres de palmier. Le troisième se répète à lui-même un psaume à la gloire de Yahweh. Ils attendent... Ils savent qu'un prophète doit venir, et plus qu'un prophète. Il rendra sa splendeur à Israël. On tendra des manteaux et des tapis sous ses pas.

Eux-mêmes le verront-ils ? Ils sont si pauvres gens. Ils ont connu pourtant un homme aussi pauvre qu'eux dans le désert, un homme qui avait été riche – un intendant de la maison d'Hérode. Après avoir distribué tous ses biens, il s'était retiré pour prier. Cet homme leur a assuré que le Messie viendrait pour les pauvres et qu'il aimerait les pauvres... Sait-on jamais… Si seulement un jour on l'apercevait, le Béni d'Israël. Si on le voyait seulement passer de très loin, sur sa mule ou sur sa chamelle blanche. L'un d'eux a vu Hérode le Haï passer dans toute sa splendeur. Sera-t-il ainsi, le Messie ?

L'homme du désert leur a dit que non. Le Messie sera simple. Il n'aura pas de serviteurs. Il n'aura pas d'équipage. Ce sera un homme comme les autres. Même il n'aura pas beaucoup d'apparence.

Ils pensent à ces paroles, ce soir. Le Messie viendra, ils le savent ; n'est-il pas déjà venu ? Peut-être quelque part  en Israël attend-il son heure ?

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Un ange...

Il a le visage même de l'homme du désert, et sa diaphane pureté. Pourtant il est jeune ; clair et dur comme la jeunesse...

Un ange a surgi devant eux trois. Un homme comme eux, mais empli de lumière.

Ruben a posé ses fibres de palmier. Tous les trois, ils se sont levés. Ils auraient voulu se prosterner, mais quelque chose les a retenus. Une lumière les baigne et les porte. Ils reposent sur un océan de feu. De grandes fleurs de jour montent autour d'eux dans la nuit. Tout est pareil, et pourtant tout est différent : la terre déjà ressuscitée nage sous le regard de Dieu.

Ils ont peur. Chacune de leurs fautes, chacune de leurs faiblesses est un trou dans cette lumière et les brûle. Une aurore de feu roule sur les champs. Une insoutenable blancheur les incendie. Et cette blancheur vit. Elle palpite comme la gorge de mille colombes.

Vont-ils mourir ? Ils ont vu la gloire du Très Haut.

Leur gorge les serre. Leur vie s'est retirée à l'extrême pointe de leur âme. Des millénaires de crainte les dessèchent.

Alors l'ange qui s'était dilué dans cette gloire, leur parle. La voix est douce – souffle du vent sur les tamaris. Ses paroles ont la pureté de mots qui n'auraient jamais été dits. Et la voix de l'ange rassure les bergers :

« Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout un peuple : aujourd'hui, dans la cité de David un sauveur nous est né, qui est le Messie-Seigneur. Et ceci vous servira de signe – vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche ».

Les étoiles fondent en gerbes de feu. Le clair de lune se condense en crêtes incandescentes. La lumière fige en vivants cristaux. Des éclairs montent et descendent des cieux, des éclairs qui sont aussi musique. Ces flammes chantent. Des paroles ineffables se modulent en franges de soleil.

De partout elles montent, les louanges formées de Dieu. Elles sont aiguës et pures comme l'épée. Des glaives de silence coupent la nuit. Et ces lumières chantantes ont les visages des enfants. Une innocence sans mesure. Un fleuve d'innocence a noyé ses rives.

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux

Et paix sur la Terre aux hommes qu'Il aime ! »

Ces paroles les anges ne les chantent pas : ils sont ces paroles. Ces lumières, ces musiques sont la gloire de Dieu et paix des hommes. Encensement et bénédiction, les constellations et les planètes oscillent. Le paysage s'est nimbé de clarté. Toute la lumière du jour en exsude. Il baigne dans l'or.

Les anges s'en vont... A peine de leur éclat la nuit garde-t-elle quelques fluorescences vers l'horizon. Les étoiles retrouvent leur place au firmament. De nouveau la lune poudre d'argent mat les épineux du désert.

Dans l'âme des bergers une joie aussi a déposé. Un feu calme brûle dans leur cœur.

Qu'importent chèvres et moutons ! Le feu brûle encore : il éloignera les fauves. Les bergers y jettent quelques fagots d'épines pour l'entretenir et ils partent pour Bethléem. « Allons à Bethléem voir ce grand événement que le Seigneur nous a fait connaître ». Ce grand événement ! Dans leur vie si terne de pauvres gens ils ont eu un grand événement !

Ils prennent du lait, du fromage, des peaux de brebis pour les offrir à l'enfant. Dans leur joie ils donnent tout ce qu'ils possèdent. Ruben emporte même le chevreau nouveau-né qu'il tient toujours dans son manteau. En hâte, sautant de rocher en rocher, ils montent vers la Cité du Pain.

Étrange signe, ce bébé pareil à tous les bébés, couché dans une mangeoire ! Étrange signe, sa pauvreté : les cieux se sont ouverts à la myriade des esprits. La musique inénarrable des sphères a chanté jusque sur la terre. Ici, un petit bébé, une toute jeune mère, un père au visage nimbé de joie et de fierté. Ils sont jeunes et ils sont pauvres : un ménage errant, presque enfantin. Ils ne possèdent que quelques baluchons et un petit baudet.

Les bergers avaient un peu peur encore : ne venaient-ils pas de voir la Gloire de Dieu ? Les voici comme chez eux, avec un petit ménage pareil aux leurs. Ils en ont un peu pitié : il a quitté son village. Ils regrettent de n'avoir rien de mieux à lui offrir. Dès demain ils lui chercheront une maison. Ils ont des cousins à la ville. On trouvera mieux que cette étable, même si ce n'est pas très beau.

Marie les accueille d'un sourire. Joseph les entretient de leur vie. Il connaît bien les choses des champs. Il gardait des troupeaux quand il était petit. Le bœuf tourne vers eux ses yeux de velours.

Tout est simple, tout est quotidien : pourtant ils se sont agenouillés. Ils pressentent un mystère, et qu'au-delà de sa gloire flamboyante, au-delà des multitudes étincelantes, Dieu est enfance et simplicité.

Cette pauvreté est quelque chose qui appartient plus à Dieu que ses nimbes de lumière.

Et cet enfant vient de Dieu. Ils se sont assis pour causer avec Marie et Joseph. Ils leur racontent ce qu'ils ont vu, ce que les astres chantaient et que pour annoncer cet enfant le Ciel s'est ouvert autour d'eux. Marie demeure silencieuse. Quand elle parle, c'est pour s'enquérir de leur vie et de leurs besoins. Joseph aussi se tait.

Il a pris le petit enfant dans ses bras. Il est père, et monte en lui la joie millénaire de tous les jeunes pères à leur premier né. Les splendeurs décrites par les bergers exaltent sa joie, mais bien plus ce sentiment si simple et pur qu'un enfant est né. L'enfant sera appelé « Prince », « Conseiller admirable », « Dieu fort » ; il le sait. Sa joie naît de savoir qu'un petit homme est né, son fils, le fils d'un grand amour et d'une immense sollicitude.

Parce que chaque naissance a préfiguré cette naissance ; parce que de la naissance d'Abel à la naissance de Moïse, à la naissance de Salomon, toute naissance a convergé vers cette naissance ; parce que l'attente des prophètes est exaucée ; parce qu'est tenue la promesse de toutes les aubes qui se sont levées sur le monde, Joseph connaît le triomphe de la joie. Et il chante le Magnificat, cette prière de la joie que Marie lui a enseignée : « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon Sauveur... »

La joie de tous les jeunes pères est aujourd'hui sacrement. Elle est la joie de l'humanité qui a germé son sauveur. Elle est la joie de Joseph devant Jésus1.

Joseph tient jésus devant les bergers. Ce n'est pas Marie qui le leur présente, mais lui. Marie se tient silencieuse ; elle engrange les événements dans son âme pour sa méditation future. Elle écoute la voix de Joseph proclamer le Magnificat. Elle retient la louange des bergers et le miracle qu'ils lui narrent.

« Mon âme exalte le Seigneur »... S'en retournant les bergers chantent eux aussi le Magnificat qu'ils ont entendu de Joseph. La nuit ternit aux approches de l'aube. Les étoiles se voilent sous un demi jour diffus. Heure un peu triste d'avant le soleil. Le défaut d'ombre aplanit le paysage et l'éteint. Seuls quelques nuages s'embrasent. Un liseré d'or cerne les collines. Un oiseau chante. C'est le jour.

Les troupeaux sont là. Silencieux, les chiens les gardent. Un peu de la grande paix nocturne stagne encore et la rosée évoque le scintillement des anges. Devant le feu presque mort les bergers se roulent dans leur manteau. Le sommeil les gagne, un sommeil embelli de rêves où par-delà le chant des anges une voix virile clame : « Mon âme exalte le Seigneur... »


1 Pour nous empêcher d'aimer Joseph, le Diable en a fait le vieillard d'une iconographie insistante. On l'a paré « d'une barbe de fleuve », on l'a affadi d'une branche de lys qu'il ne sait comment tenir. Joseph est mort jeune, sinon il eût été présent au Calvaire. Il fut le premier à accueillir Jésus dans les limbes où l'Église du Ciel attendait son institution. Joseph n'a jamais eu de rides ni de cheveux blancs. Il est pour l'éternité un homme jeune, un peu sombre et plein de ferveur. Il est pour l'éternité un fiancé plein d'amour. Il est pour l'éternité le jeune père qui tient son fils dans ses bras. À travers notre commune joie toutes nos paternités donnent une réalité charnelle à sa paternité adoptive, comme il est leur glorification et leur sacrement. Joseph n'est pas un saint pour bonnes sœurs. Il n'est pas un saint pour chaisières même si elles seules le prient. Ouvrier solide, les cheveux crépus toujours mêlés de copeaux, sa chasteté n'est pas l'incapacité des vieillards, mais le plus haut sacrifice d'un incommensurable amour. Il est viril. Il a les bras velus et les mains dures. Il commande, et on ne réplique pas. Il est un homme.