XVI

Faudra-t-il perdre la paix retrouvée ?

Marie contemple d'un long regard sa ville de Nazareth. Le pur matin d'hiver argente de lumière pâle les palmiers. Un air limpide comme une eau vernit le paysage. Quelques cyprès lèvent leur flamme noire. Ils dardent leur prière vers le ciel brillant. Le parfum des citronniers étincelants est délicat, léger, friable. Ce serait bon de rester ici, avec Joseph, de goûter la paix de leur foyer.

Au soir de la dernière tornade Joseph a pris Marie chez lui. Ils ne se sont rien dit. Il sait. Marie l'a compris. Ils se sont donné la main, confondus d'amour et de prière. Marie apportait de chez ses parents du feu dans un vase. Elle a versé des braises dans le foyer et, tandis que Joseph y jetait des brindilles, les a ranimées de son souffle. Bientôt une flamme claire a jailli. Ces gestes furent aussi simples que si toute leur vie Marie et Joseph les avaient accomplis ensemble. Cette simplicité même était une paix. Qui n'a connu de ces instants où tout semble accordé : la maison, le paysage et nos cœurs – brèves minutes où le temps et l'éternité se frôlent ?

La maison est spacieuse. Marie avec elle apporte des fleurs. Elle les dispose dans une cruche près de la porte. Elles y sont encore plus belles en transparence, liserées de soleil. Un pot de cuivre au coin le plus sombre de la pièce retient un éclat de lumière.

Voilà ce que Marie avait trouvé en venant ici. Voilà ce qu'elle doit déjà quitter. César-Auguste ordonne un recensement. Il veut connaître le nombre de ses peuples, et l'écrire ensuite sur le marbre. Il croit immortaliser ainsi sa gloire... Il ne sait pas, l'Empereur Auguste, que son pouvoir ne lui a été octroyé que pour perpétrer une autre date. Il s'imagine commander : il obéit au décret selon quoi Bethléem, la Maison du pain, abritera la naissance du Pain vivant. Parmi ses patriciens, ses sénateurs, ses affranchis il dicte – un simple geste – l'ordre que ses peuples se dénombrent. L'idée qu'il provoque des exodes et des souffrances ne l'effleure même pas. Que lui importe : il signe son règne. Allons donc ! il grave dans le marbre la date suprême de l'Histoire, le sommet des Temps. Un geste... puis il retourne à sa politique et aux jeux du cirque.

Marie, Joseph, il faut partir, les ballots sont prêts qu'on chargera sur le baudet : les hardes, quelques cruches, le pot de cuivre...

Joachim et Anne suivront dans quelques jours, par petites étapes. Pour les pauvres vieux le chemin sera dur. Joseph, lui, a brusqué le départ de peur que l'enfant ne naisse en route. Il pressent aussi que ce fils de David ne peut naître qu'à Bethléem de Judée.

On a fermé la maison, sans savoir quand on reviendra.

Les voici sur les routes, chantant les psaumes graduels pour se donner du courage. Marie à qui son enfant pèse est juchée sur l'âne. En avant !...

Un exode après tant d'exodes.

Comme Abraham a quitté Ur vers Chanaan, Marie et Joseph vont vers la ville de Melchisedech, le mystérieux prêtre du pain. L'exode d'Abraham, son errance derrière ses troupeaux, le retour d'Égypte, les déportations, les rentrées d'exil dans ce nouvel exode se sublimisent. Anxieux d'attente, c'est tout un peuple qui monte à Bethléem.

Au détour de la colline, on ne voit plus de Nazareth que quelques cyprès. Il fait beau. Sous la brise les oliviers troquent leur robe de cendre bleue contre un vêtement d'argent fluide. Onduleux et changeants, ils moutonnent à l'infini. Dans ce pur matin d'hiver tout est promesse de renouveau, le blé en herbe et sur les branches des figuiers la goutte brillante des bourgeons. Bientôt les amandiers vont fleurir et portent aux plus hautes ramilles quelques boutons.

On n'aperçoit pas encore Jérusalem. On la pressent à son odeur. Le vent apporte un parfum confus de safran, de suint, de fleurs séchées, de poussière. Mais au détour de la route vibrant de drapeaux, le Temple. Incrusté d'ombres aiguës, strié de rose et de bleu, le désert de Juda le surmonte. Il frange le ciel d'un triple cerne d'azur.

Jérusalem épouse ses collines, blanche et recourbée comme une vague d'écume. Marie aime et redoute la ville à qui dans le secret elle porte son Roi. Les étendards hérodiens ne sont que de pauvres loques. Un matin le peuple étendra ses manteaux sous la monture de Jésus, mais devant le Seigneur qui vient seul le vent meut aujourd'hui les palmes ; seuls les lauriers roses pleuvent des pétales à ses pieds. Pourtant, derrière les hautes tours du temple, l'Arche d'Alliance n'est déjà plus qu'un coffre de bois doré. Le Très Haut n'y repose plus. Nul ne le sait encore, mais on peut la toucher sans mourir.

Plus tard Jérusalem sera pour Marie la ville de l'angoisse : elle est aujourd'hui la ville de la joie. Hosanna au fils de David ! chantent secrètement dans leur cœur Marie et Joseph. Pauvre cortège, ce jeune ménage avec son baudet. Mal amarrées contre les hardes, les casseroles brinquebalent sur le bât. Qu'importe ! L'hiver de Palestine est doux cette année. Il embaume comme un printemps. Les mimosas frangent d'une mousse d'or le ciel bleu. L'air porte loin les chants de la ville : le fer qui sonne sur l'enclume, le heurt des cruches à la margelle, la voix aigre des enfants qui psalmodient la « Thora » auprès du Temple.

Le sentier sinue entre les haies de cactus. Sous les pas de l'âne dévalent les cailloux secs. Tout est si simple et si neuf qu'on boit à pleins flots l'espérance.

Marie et Joseph passent la journée à Jérusalem. On ne traverse pas la ville du Très Haut sans y prier. Par les ruelles fermées, les souks étroits où dans l'ombre des échoppes brillent des yeux trop grands d'adolescents, par des venelles où l'odeur d'épices et d'urine prend à la gorge, ils atteignent le Temple. Les marchands les y laissent en paix. À peine un vieux essaie-t-il de leur vendre deux colombes déplumées. Leur attirail d'exilés exprime trop leur pauvreté : ils ne sont pas pratique intéressante.

Après avoir prié, ils prennent avec appétit un repas de galette et de figues sèches. Ils sont si jeunes et si pleins de joie. Ils ne se parlent pas, mais leurs yeux se rencontrent et leurs mains restent attachées. Marie aime Jérusalem. Elle y est venue souvent, mais pour ses yeux de campagnarde, la ville est toujours nouvelle. Oh ! les boutiques, avec les belles broches de corail ou de turquoise : Joseph lui en a donné une : elle est toute petite et le corail y pointe dans le filigrane d'argent comme une gouttelette de sang. Ce n'est pas très raisonnable, ils sont si pauvres ! Marie en est quand même très heureuse. Joseph est si bon d'avoir pensé à sa joie, même pour une si petite chose et dont elle pouvait bien se passer.

Midi plane sur Jérusalem. Les dromadaires se sont couchés et leurs chameliers sommeillent au beau soleil de Décembre. Accroupis contre les murs, les vieux mâchonnent des versets de psaumes. Les enfants ont déserté les parvis. Marie et Joseph eux aussi somnolent. Ils sont heureux. Demain est plein d'inconnu, mais Dieu est là. Puis ils sont ensemble et ils savent que leur amour est grand et qu'il sera toujours plus fort. Ce soir, ils partiront pour Bethléem où doit naître le Fils de David. Tout est en ordre, et la paix a l'évidence de ce soleil sur le pavé blanc.

Marie pose la tête sur l'épaule de Joseph. Elle s'endort.

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Le soir teinte de rose et de bleu les blancheurs calcaires de Bethléem. Avec ses maisons enduites de chaux, la bourgade a la matité friable des pains azymes. Soir de silence, atone, presque incolore. Les pigeons se sont posés sur les toits. Aucun roucoulement n'anime plus leur gorge.

Un feu s'allume. Un autre. Ils paillettent et relèvent la pâleur du soir. Ils précisent la courbe de la colline.

Joseph et Marie se hâtent avant la nuit. Déjà, luttant avec le couchant, la lune baigne d'un lait incandescent les lointains. Les sentiers sont des coulées d'ombre. La fraîcheur tombe. Marie serre son manteau. Joseph fredonne en retenant l'âne qui butte. Cette voix d'homme la rassure.

Aux portes de la ville s'ouvre le caravansérail. La nuit est tout à fait venue quand ils y parviennent. Dans la cour que la lueur des quintets peuple d'ombres fantastiques, bêtes et gens s'entassent. Beaucoup de monde : on vient pour le recensement. Des enfants pleurent, apeurés par les cris et les ombres dansantes. On trafique, et déjà on pressent des débauches.

« Ne restons pas ici », dit Marie à Joseph, « surtout ne me laisse pas ».

Il faudrait pourtant supplier l'hôtelier de donner une chambre à Marie, une des petites cellules qui entourent le patio. « Ma femme va avoir un bébé ; elle ne peut coucher à la belle étoile... »

Marie a posé sa main sur le bras de Joseph. Elle a peur qu'il ne se fâche.

Ils ont frappé à toutes les portes. Certains ont répondu gentiment, mais leurs maisons étaient toujours pleines de cousins. Il ferait bon pourtant se réchauffer à leur feu de sarment. Ici on tourne un mouton sur la broche. Sa peau luit et brille. Elle l'enveloppe d'une coque d'or. Mais non ! Eux non plus, ils n'ont pas de place pour des étrangers. Et puis, ce bébé qui va naître, pensez donc !

L'âne se fait dur à tirer. Il flaire de proches écuries. Dans les cours s'entassent d'odorantes bottes de foin.

Ils ont traversé toute la ville. Aucune maison ne s'est ouverte pour eux. On leur a dit qu'un tel, sinon un tel, les recevrait. Alors ils ont dévalé par des ruelles où les figuiers tendent leurs branches d'une cour à l'autre. À peine une porte a-t-elle déployé sur le sol un éventail de lumière qu'elle se ferme... un espoir de plus est déçu.

Les lampes s'éteignent. Les portes se verrouillent. Bethléem entre dans la nuit. Tout entière la ville offre sa blancheur à la lune. Plus un feu n'en altère la vaporeuse lueur. Une neige caressante couvre la terre, atténue l'arête des toits, voile l'éclat métallique des orangers et des palmiers. Le froid du couchant s'est dissipé. Par les ruelles mortes, Joseph et Marie marchent obstinément. Ils marchent sans savoir où, parce que Jésus doit naître à Bethléem, et Marie sent que son temps est proche. Chaque fois qu'une venelle les mène vers la campagne, ils rebroussent chemin. Vingt fois peut-être, dans leur errance obstinée, ils sont passés devant la synagogue. L'ange du mal souffle le doute sur leur âme, mais ils persistent.

Une vieille a surgi des murs. Une très vieille femme vêtue de loques. Elle lève vers eux un visage où l'attente a creusé des rides.

« Pourquoi ne montez-vous pas vers la partie-haute ? Vous y trouverez des grottes qui par mauvais temps servent d'étables. Les bergers ne rentreront pas ce soir. Vous y reposerez en paix. Demain vous chercherez un autre logis. »

Joseph hésite. Jésus peut-il naître dans une étable ? L'enfant miraculeux promis à Israël n'aura-t-il d'autre toit qu'une anfractuosité dans la montagne ?

Marie le rassure : il est bon que Jésus naisse plus pauvre que tous les hommes. Il est bon qu'il naisse au creux même de la terre, qu'il soit dans le rocher comme le miel sauvage. La terre est sainte que Dieu a modelée de ses mains pour qu'elle germe le Sauveur.

La grotte. La paille est propre et les mangeoires fraîches lavées. Un vieux bœuf y rumine paisible. Cette étable est chaude.

Marie et Joseph attachent l'âne. Ils posent leurs ballots. Ils étendent une natte pour y dormir. Sur une des mangeoires Marie a disposé de la paille et un beau lange de laine.

Marie et Joseph s'agenouillent, chacun d'un côté de la crèche vide. On entend la flûte des bergers assis autour de feux de broussaille. Mais dans l'étable même, tout est silence. L'âne et le bœuf retiennent leur souffle. Une chauve-souris rentre de sa chasse vespérale. D'un vol mou elle parcourt la voûte, puis s'accroche. Joseph et Marie ne savent plus rien. Leur âme est perdue dans la prière. Ensemble ils fusent vers les profondeurs de Dieu. Dans l'Esprit même ils reposent.

Une lueur, un faible cri. Un enfant est couché dans la crèche au milieu d'eux. Déjà Marie s'affaire pour l'emmailloter dans les langes.