XV
L'automne roule ses orages au-dessus de Nazareth. Il fond par nappes ; une pluie si brusque qu'elle écume au sol. Des ruisseaux épaissis de terre coulent par les ruelles. Le vent rebrousse les palmiers, il tord les palmes comme des linges. Les souples troncs s'arquent et se détendent. Les orages viennent vers le soir, quand la chaleur se fait accablante. Les enfants même ont cessé leurs jeux. Ils se sont assis sur la place, en rond, sans rien dire. Une morne torpeur pèse sur les vignes dévastées.
Un tel orage déferle dans l'âme de Joseph. Il la ravage. Des ouragans de doute la dessèchent et la tordent. Marie, oui, Marie. Joseph l'a vue. Il n'est que trop sûr. Pourquoi ne lui a-t-elle rien dit ? Un mot seulement, un mot... Joseph comprendrait tout, pardonnerait tout. Certes, le petit visage de Marie était douloureux. Calme aussi, étrangement calme. Si calme que Joseph n'a rien osé lui demander. Ils n'ont échangé qu'un regard. Marie a senti l'interrogation de Joseph et son angoisse : il le sait. Et pourtant elle n'a rien dit. Elle a gardé cette douceur, cette passivité de l'enfant que son père conduit par la main. Israël devait avoir ce calme quand Abraham le menait au bûcher.
Elle n'a rien dit... Comment pareille chose a-t-elle pu se faire ? Est-ce pourquoi elle est partie si brusquement ? Elle est restée dans sa famille... la tentation prend Joseph de la haïr. La tentation prend Joseph de haïr sa propre chasteté. Ah ! S'il l'avait emmenée chez lui, aussitôt leurs fiançailles, coûte que coûte. Elle serait aujourd'hui sa femme !
Elle n'a rien dit... Comme si le cours des choses se déroulait normal. Le muet reproche de Joseph n'a qu'attristé son visage. La malheureuse semblait sans remords. Elle avait pitié de Joseph, eut-on pensé...
Oh ! Tentation de la haïr ! Tentation de la livrer à la foule ! Joseph entend les abois furieux des mégères. La si pure Marie, on la lapiderait sous les murs. On la traînerait jusqu'aux portes, on la jetterait nue sur le chemin, on l'accablerait sous les pierres.
Non ! Joseph l'aime encore. Cette loi de son peuple l'a toujours révolté. Dieu ne peut vouloir cela. Une heure d'égarement ne se doit pas ainsi payer... Yahweh fut indulgent au crime de David.
La tentation de haïr est forte. Joseph ne la soupçonnait pas. Il ne savait pas qu'elle enivre, qu'elle délecte, qu'elle est volupté. Il ne connaissait pas l'affreuse douceur de la haine, le miel que la bile distille au cœur et à la bouche. Joseph sent dans son corps la présence de la haine. Elle se glisse à travers lui. Elle gagne, elle entoure son cœur. Elle épouse sa rigueur d'homme vierge. Elle se revêt de sa pureté.
Il va crier. Il va crier que Marie a péché... Alors, il court dans la campagne. Il court sous l'orage. Ses vêtements lui collent au corps. La rafale arrache le voile de sa tête, elle lui plaque les cheveux, elle coagule sa barbe naissante.
Sous la cataracte, la terre hurle. Le plus petit oued mugit. Chaque pierre grince, et sur les champs que claque l'énorme masse de la pluie, s'étend un long geignement. Ravagés de vent et de grêle, feuilles arrachées, les figuiers griffent de leurs doigts blancs les nuages. Le ciel s'effile, maille par maille, sous la déchirure des éclairs.
La tempête s'éteint. Bruit encore l'intense murmure des eaux dévalantes, mais le ciel d'un seul coup se lave. Clair et frais, il dilue de l'or et du vert autour du couchant...
Les bergers se risquent hors de leurs abris : ils voient fuir à travers les campagnes une haute silhouette d'homme demi-nu, d'un homme très jeune et qui fonce dans la soudaine paix des choses, sans rien voir.
Cette course sous le fouet d'une création en délire a calmé Joseph. Il ne dira rien. La bonté de son âme a expulsé la haine. Elle a coupé par la racine l'arbre de mort qui croissait en lui. Il prendra Marie chez lui, comme Joachim dans son ignorance l'a suggéré. Ils quitteront le pays. Il l'enverra, elle, chez quelque parent lointain. Lui-même s'exilera. Il ira gagner sa vie dans un port. Il ne sait lequel. Peu importe, partout on a besoin de charpentiers pour les trirèmes des romains.
Joseph s'arrête dans une cabane abandonnée. Tel est le désordre de ses vêtements qu'il n'ose rentrer au village avant la nuit. La paille est sèche. Joseph s'y ensevelit pendant que ses vêtements dégouttent, attachés aux solives. Il veut prier, que se fortifie la paix dure gagnée. En vain rassemble-t-il les versets de psaumes. Les mots se défont sur ses lèvres. Chez ce rude travailleur manuel l'immobilité se mue toujours en sommeil. Harassé de fatigue et de tristesse, il s'endort.
Une aube monte dans la cabane. La paille devient matière incandescente, blanche comme le fer au feu de la forge. Et cette lumière vit. La paix, si dure à gagner, était un ange. Elle se lève de Joseph. Elle emplit l'air de louanges et de regards.
Et cette lumière se fait parole. Le sommeil de Joseph est songe désormais, et plus qu'un songe. Son âme a laissé son corps. Elle s'ébat dans la présence angélique. Elle est poreuse à des paroles informulées. Elle grave en elle le message inscrit sur toutes les ailes de la lumière.
« Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour femme : l'enfant qu'elle a conçu vient de l'Esprit-Saint. Elle va mettre au monde un fils à qui, toi, tu donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés ».
Joseph lisant ces lignes est inondé de lumière joyeuse. En lui, le plus pauvre de sa tribu, s'accomplissent les promesses de Dieu à David. Il sent que cet enfant conçu de l'Esprit est quand même son fils. Il est né de Dieu, mais aussi de son attente et de sa ferveur. Joseph n'est-il pas la plus haute branche à l'arbre issu de Jessée ? Le fruit est né de la fleur, mais la branche porte quand même le fruit. Elle lui donne sève et ressemblance.
L'ange s'éteint. Joseph s'éveille. La nuit a gagné la campagne. La tempête apaisée ne survit que dans les odeurs. La terre humide, les herbes froissées, les fleurs froissées, les fleurs déchirées, les feuilles saignantes embaument. Au ciel les étoiles toutes neuves redisent le message de paix que Joseph a entendu dans son rêve. Nuit sans lune, laiteuse d'une lueur diffuse, sa voûte est comme opaque d'une brumeuse clarté.
Joseph reprend ses vêtements. Ils ont séché par miracle et dans leur laine râpeuse perce un fil d'or.