XIV
« Quel est son nom ? »
Le prêtre s'est tourné vers l'assistance.
« Zacharie ! Zacharie ! » répond-on de partout. « On ne peut que lui donner le nom de son père. On ne va pas l'appeler d'un nom des plaines ! Il sera Zacharie comme son père et son grand-père ».
Élisabeth regarde Marie. Elle cherche secours auprès d'elle.
« Son nom est Jean » déclare-t-elle, interrompant le tumulte de la famille.
« Vous n'y pensez pas ! Ce n'est pas possible ! Pourquoi cela, Jean ? Personne ne s'est appelé ainsi dans la famille. Ce n'est même pas un nom de chez nous. On romprait avec toutes les traditions ! »
« Son nom est Jean », répète Élisabeth.
« Ce n'est pas possible ! Et d'ailleurs qu'en pense son père ? »
On passe une tablette à Zacharie, et déjà les oncles se penchent sur son épaule pour lire plus vite la réponse :
« Son nom est Jean ! »
Et aussitôt il répète, retrouvant sa voix :
« Son nom est Jean »
Cette phrase !... le tonnerre roulant aux montagnes ! L'effroi a saisi les assistants. Un silence oppressé coupe net le tumulte. L'enfant a reçu son nom d'un nouveau miracle. Dieu même l'imprime ainsi de son sceau. Que sera-t-il, cet enfant sur qui plane l'ombre du Très-Haut ?
Quel est-il ? Il s'avance, porteur du nouveau message. Il a lui-même délié la langue de son père. Ainsi, précurseur qui se précède lui-même, annonce-t-il déjà Celui-qui-doit-venir. Neuf mois de silence ont jeté un pont entre l'ancienne Alliance et la Nouvelle. Déjà entraînant celle-ci, Jean s'avance. On n'annonce plus : on constate, on proclame. La langue déliée, parlant au nom de Jean, Zacharie entame l'Évangile. Il sort du silence comme Israël sort de son ombre millénaire. Image de ce Melchisedech, le roi de Paix, qui accueillit Abraham aux frontières de Chanaan, il accueille Jean au seuil de l'Église. Il monte de son silence et de sa souffrance, il affleure les siècles, de la servitude et du mal, il dresse sur la nuit d'Israël comme la première étincelle d'où jaillit la colonne de feu. Il est vieux, très vieux. Il a passé l'âge d'être père. Il est Israël à l'impuissance de son extrême retombée. Il est jeune, très jeune, dans la joie extasiée d'être père, ivre d'être un jeune père qui lève son premier né dans ses bras. Il est vieux de tout Israël et jeune de tous les Nouveaux Temps.
Et voici qu'il place Jean à l'aube de toutes les journées chrétiennes, précurseur de nos mérites quotidiens, entonnant Laudes :
« Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël,
car il a visité et délivré son peuple... »
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« Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël »... Marie chante dans son âme. Le règne de son fils commence. Autour d'elle Jérusalem tremble dans la pureté du matin. Sous la vibrante brume, les collines tressaillent. Leur blancheur moutonne autour de la ville. Juda est un troupeau laineux dos à dos pressé que tachent de marques bleues les oliviers.
Marie préside aux « laudes » de la grande journée Rédemptrice. Le petit enfant Jean en est la première lueur de l'aube – une aube imprécise qui pointe à peine – Déjà le Royaume a commencé. Déjà les voies sont aplanies...
...Et déjà la douleur et la joie se mêlent en un breuvage dont Marie goûte la saveur. Le bébé a poussé un cri, trouant l'Alleluia de Zacharie. Plus sourde une inquiétude déchire Marie. Joseph l'attend qui ne sait rien encore... Et dans deux jours elle l'aura rejoint.
Elle devine ce que seront le doute et l'inquiétude dans ses yeux si purs. Elle devine l'amertume qui envahira le visage tant aimé. Elle éprouve la douleur qui ravagera le grand enfant candide.
D'un mot, elle le sait, elle peut apaiser cette douleur. Le visage de Joseph serait tout à la joie du Royaume, lui qui l'attend d'une si violente ferveur. Quel bonheur elle lirait dans ses yeux : Mais non, même à Joseph elle ne peut trahir le secret de Dieu. Les grâces se gardent dans le silence. Seul il les mûrit. Si Dieu le veut, Il avertira Joseph.
Anxieuse et calme, Marie repart pour Nazareth. Sans la tristesse que son fiancé doive souffrir, ce serait si bon de le retrouver. Marie a hâte de le revoir, de sentir sur elle ce regard si doux et si viril en même temps, un peu comme un regard de chien fidèle. Ce sera bon de sentir dans sa main cette grande main aux doigts carrés, où la varlope a tracé des cicatrices rugueuses, cette main velue de montagnard. Marie revoit Joseph, doré de sciure, toujours quelques copeaux pris à la broussaille de la chevelure, avec son sourire et ses dents larges. La douleur d'un homme si droit et si pur est insupportable comme la souffrance d'un enfant.