XIII
« La Dame a un enfant ! La Dame a un enfant ! » C'est fête dans le village. Les fellahs s'assemblent devant la Kasbah. Ils montent les fagots d'épineux qui flamberont toute la nuit. Oui ! Zacharie le grand prêtre a eu de sa femme Élisabeth un enfant ! Quel sera-t-il, l'enfant d'une telle vieillesse ? Son père a vu un ange, et il est devenu muet. Les vieilles jacassent, titubant sur la pierraille du sentier. Elles aussi veulent leur part de joie. Et puis, c'est sûr, on saignera des moutons. Sur les feux, on les rôtira. Vite, qu'on hisse des sarments de vigne. Le feu en sera plus vif.
Les aigles se sont enfuis, effrayés du tumulte. Zacharie demeure seul sur la plus haute tour de la Kasbah. Depuis la naissance il prie et jeûne. Il se sent indigne de sa joie. Un fils lui est né. D'Abraham à lui, les millénaires ne se sont pas coupés. Sa joie lui vient de Chaldée, quand Abraham comptait les astres, moins nombreux que sa descendance.
La nuit vient, et les étoiles se rassemblent autour du grand prêtre. La nuit, de tous ses feux, prophétise une nouvelle génération. Des étoiles ignorées montent de l'horizon. Elles ceinturent le ciel. Elles l'emplissent. Il vibre de toutes les constellations assemblées. Une profusion de mondes poudroie. Zacharie est enveloppé de cette poussière séminale. Les voies lactées jaillissent de sa joie. Elles fusent de ce fils aujourd'hui engendré.
Des paysans réunis autour des feux monte une clameur. Presque jusqu'à leur faîte les murs de la Kasbah rougeoient. Les bergers se sont levés pour leurs danses. Les mains jointes, ils frémissent lentement sur leurs talons. Des pieds au front une ondulation les parcourt. Ils sont le champ de blé que le vent moire, ils sont l'étang aux molles vagues, ils sont la flamme. Rouges de feu, ils répètent les brasiers ; et dans l'ombre, leurs yeux multiplient les astres.
« Quel sera cet enfant ! » répètent les vieilles en se repassant les plats de couscous. « Rappelle-toi cette nuit », disent-elles aux enfants. Les petits écarquillent leurs yeux agrandis de sommeil. Pour mieux s'en souvenir, ils contemplent le feu jusqu'à l'hypnose.
Les moutons sont cuits. Une clameur roule à travers les vallées. Elle a réveillé les pigeons et les corneilles. Leur vol tourne dans la lueur des feux, s'allume et s'éteint, jette des éclats fugitifs au-delà des plus hautes étincelles. Les serviteurs apportent les outres. On se rue au vin. Le vin clair et sec comme l'eau des monts ou le vin épais et noir comme le sang. On boit dans une joie énorme, parce que dans la Kasbah la Dame, aidée par sa jeune parente, veille sur un petit enfant.
Cet enfant qu'un ange annonça, peut-être sera-t-il un chef de guerre, un prophète, un roi. Qui sait ? Celui-qui-doit-venir lui-même, le Désiré des Nations ? Excitées de vin et de paroles, les vieilles prophétisent. Il aura des cuirasses d'or. Il aura autant d'épouses que Salomon. Il dominera tous les peuples depuis la mer jusqu'à la mer. Il bâtira un temple si vaste qu'il couvrira toutes les collines de Jérusalem. Il égorgera les Hérodes. Il les gavera de leur propre sang jusqu'à ce qu'ils en étouffent. Il crucifiera les soldats romains. Il écrasera les enfants des romains contre les murs de Jérusalem. Il rachètera Israël de sa servitude. Il le restaurera dans sa splendeur... »
Chacune à son tour se lève, lance un hululement vers le ciel et clame d'une voix plus stridente que la précédente une prophétie plus audacieuse.
Mais derrière les murs de la Kasbah Élisabeth et Marie sont en prière. Elles langent de prière un petit enfant qui vagit. Elles l'enrobent dans la louange du Très Haut.
Et tandis que par les meurtrières pénètre jusque dans la chambre le glapissement des vieilles, Élisabeth et Marie par-dessus le berceau se sont regardées. Elles ont lu dans leur foi que les grandeurs factices et brusquement calmées ne sont que paille et que boue près de la grandeur de celui qui préparera les voies du Seigneur.
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L'enfant n'a pas encore de nom. Celui qui sera Jean n'a pas encore de nom : seule l'Alliance avec Dieu dans la césure du prépuce ou le baptême permet de le nommer. Le nom est pour chacun de nous le signe et la forme particulière de son alliance avec Dieu. Les deux femmes devant le berceau savent que cet enfant ne s'appellera pas Zacharie, comme son père ou ses ancêtres. Sa destinée appelle un nom qui lui soit propre dans sa tribu. En lui se consomme une rupture. L'Ancienne Alliance vire dans la Nouvelle.
L'enfant sera « Jean », Marie l'a dit à Élisabeth. Comme une marraine elle lui donne ce nom.
Et le huitième jour, ils sont tous descendu vers Jérusalem. Même Élisabeth et Zacharie. Celui-ci marche le premier. Les prières, les jeûnes, les remords ont fondu son visage. Il semble prêt de s'effacer. Les traits se sont dilués, comme ceux d'une vieille image. Il sort d'un autre temps. Il est d'un passé qui disparaît. À travers lui quelque chose décline vers la mort.
À Jérusalem, on a retrouvé toute la famille. Anne et Joachim sont là, (seul Joseph est resté pour garder la maison). Des cousins qu'on ne voit jamais, sont venus de Judée. Aucun d'eux ne prête attention à la jeune femme voilée debout près d'Élisabeth. On la sait parente du Grand Prêtre, mais assez pauvre. Elle vient de Galilée, et cette famille montagnarde méprise la plaine – cette plaine où les idées étrangères sont si répandues que les synagogues y sont bâties comme les temples des païens.
« Élisabeth donne son enfant à porter à cette Marie de Nazareth ! - remarquent les cousines avec aigreur – Ne serait-ce pas plutôt le rôle de Sarah ou de Rebecca ? Elle aurait pu aussi confier son enfant à Marie de Bethsabée, la plus âgée de la famille ». Chacune pense surtout que ce rôle lui reviendrait à elle-même et que ses vertus le lui méritent.
Les hommes sont trop occupés de leurs affaires et de la politique pour prêter attention aux propos des femmes. L'Empereur des Romains va exiger un recensement ! Chacun devra s'inscrire au siège de sa tribu. « Encore un bon prétexte pour nous demander de l'argent ! » - disent les uns « Hérode trouvera certainement l'occasion de nous rançonner au passage et les publicains en mettront plein leur poches » - murmurent d'autres.
Un lévite apporte une bassine de cuivre et une cruche. Le prêtre a noué un tissu autour de ses reins. Il prend l'enfant.
L'opération ne dure qu'une minute à peine. L'enfant a crié. Élisabeth saisi la main de Marie. Et devant le petit Jean, devant cette première douleur de la Rédemption, Marie ébauche la compassion.