V

Les pèlerins monteront vers Jérusalem...

Anne et Joachim ont pris leur baudet pour que Marie puisse s'y reposer. Ils partent avant l'aube. Les dernières étoiles ne sont pas éteintes au ciel. Seule une blancheur laiteuse ternit la nuit vers l'horizon. Il fait un peu froid. Pour se donner du cœur les pèlerins chantent les psaumes de la Montée.

Les psaumes de la Montée ! Il semble à Marie qu'à travers la nuit des voix innombrables les reprennent. C'est un écho venu de très loin. Comme des âges futurs il sort de cette nuit finissante. Marie est au cœur de la psalmodie. Pour aller à Dieu celle-ci passe par elle. En Marie les voix s'harmonisent et se lient.

« Je me suis réjoui quand on m'a dit :

«  Allons à la Maison de Yahweh »

Marie chante et sa petite voix enfantine entraîne toutes les autres.

« Vraiment, nous allons à la Maison du Seigneur, - dit un vieux pèlerin – jamais je ne me suis senti tant de ferveur ».

Le jour s'est levé. Par les moissons blanchissantes la caravane s'égrène. Les voix parfois se font plus lasses : Marie, elle, chante toujours. Elle n'entend pas que ses compagnons se sont tus. Des voix les relaient, venues de l'au-delà des siècles. Marie monte, au milieu d'un pèlerinage irrecensable vers une Jérusalem tout en or.

Midi, la halte. On mange un morceau de galette, quelques pommes, du raisin sec ou des dattes. Les enfants ont cueilli des fleurs. Ils en tressent des couronnes. « La plus belle sera pour Marie », dit un des garçons.

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Après trois jours de marche, Jérusalem.

Les pèlerins se sont agenouillés.

Comprendrons-nous leur émotion et leur joie ? Elle est sous leurs yeux, la ville de David et de Salomon ! Elle dévale de la colline de Sion comme une guirlande de fleurs. Avec ses maisons étroitement imbriquées, la terrasse chevauchant la terrasse (« ses maisons qui se tiennent ensemble », dit le psaume), elle évoque un gâteau de miel. Vraiment ici, dans l'âme des pèlerins coule le miel et le lait. Et par dessus tout ce lacis d'ombre et de lumière si haut qu'il en défie les collines avoisinantes – mont des Olives et mont du Crâne – épais, massif, vrai marchepied vers le ciel : le Temple.

Qu'importe si sur la Ville flotte l'étendard d'Hérode le Haï; qu'importe si sonnent plus haut que les trompettes du grand prêtre les clairons romains : il est là, le Temple où le Très Haut Lui-même est assis. Le Temple cache l'Arche qui est le Trône de Dieu, et on sait qu'autour veillent les Chérubins, leurs ailes posées sur leurs yeux, de peur qu'apercevant la gloire de Dieu ils ne meurent.

Les pèlerins se sont agenouillés. Marie seule demeure debout. La ville est devant elle, dans la myriade de ses ombres et de ses lumières, comme un ange ailes déployées. La ville est un ange à genoux. Il la salue en des mots inaudibles, des mots qui attendraient encore pour se former. Aux ailes de la ville messagère des choses sont écrites : - David ? Salomon ? Ce fils de David qu'il appelle son Seigneur ? La ville entière est une annonce à Marie. Le Mont des Olives, le Mont du Crâne, tous ces lieux ont un sens qu'elle ne déchiffre pas mais qu'elle pressent en son cœur.

Quelque chose lui parle ; quelque chose l'appelle. Un gouffre d'amour et de lumière s'ouvre à ses pieds.

Au loin, Bethléem, la Maison du Pain ; et c'est encore un ange qui lui dit des choses ineffables et inentendues.

Les pèlerins ont repris leur marche ; Marie avec eux. La petite troupe s'est tue, tant la poussière de Jérusalem émeut les cœurs. Les pierres de Jérusalem, les pèlerins les caressent et avant d'en franchir la porte, ils en ont baisé les ventaux. Ils ont retiré leurs sandales : ce lieu est saint et ils sentent sous leurs pas, dans les dalles creuses et polies, la marque du pied de leurs pères. Les femmes se serrent plus étroitement le visage sous le voile pour qu'on n'entende pas leur sanglot.

Marie aussi a caché son visage pour mieux voir et mieux entendre en elle la salutation inaudible de Jérusalem. Le message intraduit de la ville, elle le repasse dans son cœur.