VI

Marie est rentrée de Jérusalem. La vie quotidienne a repris. Marie avait quitté Nazareth avec les enfants. Elle est revenue avec les femmes ; un peu à l'écart pourtant : les commérages de l'étape la lassaient. Surtout ils l'empêchaient de se recueillir. Dans la ville, elle a séjourné une semaine. Chaque matin, avec les autres pèlerins, elle s'est rendue en un des sites les plus fameux. Elle a descendu la vallée du Cedron où les morts se rencontreront. Elle s'est assise parmi les tombes peintes de bleu (Ces tombes bleues qui du Temple semblent le regard des morts). Au-delà du Cedron, par des sentiers aux pierres glissantes, elle a atteint le mont des Olives. Partout l'a emplie le sentiment d'une parenté entre la ville et elle-même. Ce sentiment, elle n'en a pas parlé à Anne. Aucun mot n'aurait su le traduire.

Un appel ? Oui, un appel. Imprécis ? Informulé ? Oui, mais un appel. La ville ne l'a pas seulement accueillie comme toute fille des hébreux. Ange aux ailes oscellées de toits, d'édifices et de remparts, mais aussi de regards (tout un peuple de vivants et de morts), la ville roulée dans son grand manteau de collines, tremblante de chaleur, vêtue de pierres et de palmes, s'est devant elle agenouillée.

Et Marie chaque soir désormais, dans le fond du jardin, s'assied parmi les fleurs et médite, la quenouille à la main. Le fuseau déroule son fil. Marie le conduit d'instinct : sa pensée repasse l'étrange salut de Jérusalem.

Ainsi bien des soirs... d'autres enfants maintenant jouent sur les places de Nazareth. Marie aime entendre leurs chants. Mais ne lui sont-ils pas annonce aussi ?

Les voix s'étendent sur le soir, elles le revêtent, elles l'irradient d'étincelles comme une rosée. Le printemps éternel des voix d'enfants a reverdi les platanes. Les rumeurs du jour se sont tues ; le silence est vif, aigu, strié de sons clairs : le heurt du seau sur la margelle, le cri strident d'une hirondelle.

Une à une autour du ciel les étoiles s'allument en couronne.

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Les jours de Marie coulent toujours pareils. Pourtant, Anne s'inquiète. Depuis le voyage à Jérusalem quelque chose la sépare de Marie. Celle-ci est toujours la même. Elle balaie la maison. Elle cultive le jardin. Elle descend deux fois le jour chercher de l'eau à la fontaine. Anne est une heureuse mère : point n'est besoin de batailler pour obtenir ces services. Marie ne s'attarde pas à bavarder autour du puits comme ces effrontées qui jasent pendant des heures et rient sous leur voile mal refermé chaque fois que passe un homme. Marie chante encore en travaillant, mais elle parle peu. Ou plutôt on dirait qu'elle se parle à elle-même. Anne a parfois l'impression d'une sorte de présence en sa fille, une présence douce, bienveillante, comme si un ange l'avait envahie.

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Dans l'atelier grince la varlope de Joachim, un grincement soyeux contre le bois, presque musical. Un temps de silence... Anne en profite pour aller trouver son mari, espérant ne pas trop le déranger.