VII

Comment dire un amour où tout fut silence ? Comment traduire la profondeur ineffable de l'amour entre Joseph et Marie ?

Le village se réveille à peine. En cette heure furtive de l'aube, Joseph s'est déjà levé pour prier. Dieu l'entendra-t-il ? Le comprendra-t-il, qui ne se comprend plus lui-même ? Lui si rude et que ses camarades trouvent un peu lourd, comment un tel sentiment a-t-il pu naître en lui ?

Joseph est debout, face à l'aurore. Il s'est drapé dans son manteau de prière où le jour naissant trace comme sur les collines des ombres mauves. « Écoute Israël, a-t-il chanté, l'Éternel, Yahweh, est ton Dieu ». Mais en lui, c'est le Cantique qui monte et se mêle à la bénédiction du matin. Et quand le soleil jaillit d'un bond à l'horizon, s'accroche tel un fruit d'or à l'épaisse branche des nuages, dans son cœur ce soleil auréole un visage de femme – le visage entr-aperçu de Marie.

Joseph est un gars tout simple. Ses dix-huit ans n'ont connu que Nazareth, le travail quotidien, penché sur l'établi, et, plus jeune, la garde des troupeaux sur les oliveraies. Orphelin, il a mûri dans la solitude. Son pouvoir d'aimer est intact, inemployé.

Son pouvoir d'aimer... C'est un feu, et c'est aussi une tendresse exquise. Sa force (il passe pour le plus robuste du village) éprouve un immense besoin de protéger. Ce n'est pas pour gagner le tir à l'arc qu'il est fort, mais pour abriter Marie ; pour lui éviter toute peine.

Dès le matin, près de Joachim, il maniera la scie et le rabot : peut-être apercevra-t-il Marie. S'il ne l'aperçoit qu'une minute, cela suffira pour le bonheur d'un jour. Elle posera son voile sur la bouche, mais il apercevra ses yeux.

Lui est-il indifférent ? Quand ils travaillent, elle apporte parfois de l'eau, ou bien des pommes, ou des oranges. Si Anne est absente, elle leur sert la bouillie de maïs, à midi. Joseph ne lui a presque jamais parlé, mais il rencontre ses yeux. Oh ! Joseph n'est pas un poète. Il ne saurait traduire ce qu'il éprouve, ni même se le dire à lui-même. Les yeux de Marie lui sont des refuges de silence. Ils lui offrent un repos, silencieux comme les ciels d'été, le soir, quand les hirondelles sont parties vers le Nord et que rien n'altère ni ne strie la transparence. Ils donnent la même joie que la rue de Jérusalem après la chevauchée dans le désert. Surtout, ils portent la paix. Quand Marie est là, pour Joseph l'heure ne s'écoule plus. Tout est là où il doit être, ordonné par ce regard. L'établi, les outils, les fleurs lui empruntent leur sens. La cruche, avec sa fine sueur irisée où la porte ouverte accroche un reflet bleu, acquiert une soudaine densité. Elle est là comme de toujours, comme pour toujours.

Instants furtifs. On n'a pas beaucoup de temps pour penser. Les commandes pressent. Mais parce que Marie vit dans cette maison, le travail est une paix. Joseph et Joachim chantent parfois. Quand le travail n'est pas absorbant ils alternent les versets des psaumes. Parfois Marie, qui dans le jardin clos file ou tisse à son métier, par dessus le mur leur répond.

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À la surprise d'Anne, Marie ne dit pas non. Marie qui jusqu'à présent refusait tous les partis, qui n'avait pas voulu de Ruben, ni de Mathieu, ni de Thaddée.

Le désir de se marier possède les filles d'Israël. Elles y pensent déjà toutes petites, avec leurs poupées. Sur les places, c'est au mariage qu'elles préfèrent jouer. Plus grandes, quand elles ramènent leur voile sur leur visage, c'est avec l'espoir que les garçons auront quand même eu le temps de les voir.

Coquetterie de femmes, bien sûr ! On ne chante pas à quinze ans les épithalames du Cantique sans rêver à l'homme qui, un jour, vous emmènera dans sa maison. Il sera grand et mince comme le chevrier des montagnes, ses yeux auront le velouté des nuages au couchant. Mais surtout, qu'est une femme sans un enfant dans cet Israël ? Qu'est-elle tant qu'un époux ne lui en a pas donné l'espoir ?

Dans Israël, toute joie est attente. Depuis un millénaire, ce peuple attend. Les colonnes de ces captifs se sont égrenées sur les routes de Babylone. Les fleuves lui en furent amers. Pourtant, quand les femmes y remplissaient leurs cruches, elles ne pleuraient pas car elles savaient qu'un jour naîtrait de l'une d'elle le Messie. On a razzié la Ville. On l'a brûlée, Jérusalem. Les Syriens ont installé leurs prostituées dans le Temple. Mais quand l'ennemi écrasait la tête des bébés contre les murs, les femmes d'Israël pensaient à l'Enfant qui écraserait l'ennemi. Cet espoir, les filles d'Israël l'ont dans leur chair, l'ont dans leur sang. Il est leur chair, il est leur sang – tissé en elles. Qui sait ?... puisque l'une d'entre elles l'engendrera, le Messie... Et puis, chaque enfant ne le préfigure-t-il pas ? Il aura ces membres fragiles, cette molle transparence de tous les nouveaux nés. Un petit enfant, c'est toujours un peu le Messie...

Le romain campe aux portes de Nazareth : il fait vraiment beaucoup de bruit. Il a placé sur le trône de David des métèques à demi-grecs – et on les hait. On parle de ces choses le soir dans chaque maison. On se raconte les dernières histoires de l'occupant. Il est si bête, le romain, avec sa tête carrée ; si peu subtil, ce mangeur de porc. On lui refile les plus vieux poulets. Il les mange sans même les saigner ! Et puis, sa façon de nous rabattre les oreilles avec ses bienfaits, parce qu'il a tracé de grandes routes dallées... par où il emporte notre blé ! Voilà maintenant qu'il veut mobiliser nos fils, pêle-mêle avec les incirconcis. Hérode en a promis tout un contingent.

Vienne le Messie ! Israël n'a plus d'autre espoir. Vienne le Messie ! Plus personne n'oserait se révolter, après l'atroce supplice des Macchabées ! Des croix sont toujours prêtes, au bord des routes, chaque colline est hérissée d'un poteau : à son pied le madrier qu'on hissera avec le pendu tout cloué. Les chiens roux les connaissent bien, qui sans cesse rôdent alentour, et les vautours s'y posent en hochant leur tête cancéreuse.

Vienne le Messie ! Israël attend et avec lui Marie. L'attente des siècles, elle la sent en elle. Quand les hommes parlent de l'humiliation d'Israël, elle qui se sait fille de David, elle pleure. Jérusalem, qu'as-tu fait de tes prophètes ? Qu'as-tu fait de tes saints ? Tu les as lapidés et Yahweh t'a humiliée. Plus triste encore la corruption qu'apportent avec eux grecs et romains. Les fils d'Israël à ce contact se pervertissent. Les hommes racontent des histoires qui font rire du romain, mais presque toutes, elles montrent que le peuple juif se dégrade.

Un enfant, Marie le désire. Un enfant, promesse de Dieu faite chair. En elle, tous les siècles de l’opprobre attendent cet enfant avec une clameur passionnée. Dans sa chair même, elle sent que la mesure est comble. Dieu ne peut plus ajouter une souffrance de plus à ses souffrances.

Être mère... quel désir dans le cœur de cette petite fille à l'extrême attente d'Israël, quel désir dans le cœur de cette petite fille qui est déjà éternellement la mère entre toutes les mères ! Marie a joué à la poupée : une poupée que Joachim avait taillée lui-même dans du bois d'olivier. Elle a habillé cette poupée, elle l'a cajolée, elle l'a grondée aussi, elle l'a bercée. Maintenant quand elle prend un bébé, d'instinct son bras s'arrondit pour que repose mieux la petite tête.

Le rêve d'être mère la saisit souvent quand elle est seule dans son jardin. En ces heures de repos et de prière, plus sensible se fait la présence de Dieu. Elle est en elle et autour d'elle comme le silence. Mystérieusement cette présence est liée en elle à la soif de devenir mère : cette présence attire sa soif et la comble. Le désir d'être mère est si grand que Dieu seul, semble-t-il à Marie, pourrait l'apaiser.

Pourtant elle n'a jamais accepté les époux que sa famille lui a proposés. De braves garçons, probes, travailleurs, sinon Joachim n'en aurait pas voulu pour gendre. Marie éprouvait pour eux de la sympathie : elle voyait bien que leur amour ne pouvait être ni à la mesure ni à la qualité de son amour. Oh ! Elle ne voudrait ni d'un prince ni d'un savant, mais d'un homme en qui son silence pût se refléter.

Son silence, le silence parfait de sa virginité : car Marie restera vierge, elle le sait, elle le veut – elle le veut et toute son âme lui dit que Dieu le veut. Même cette maternité dont monte en elle l'appel, elle y renoncera. Elle la crucifie en elle. Elle s'y crucifie. Cette maternité, elle y renonce, et c'est se renoncer, se nier soi-même, s'abolir. La mère entre toutes les mères accepte de n'être pas mère et dans l'alchimie de la Grâce elle mérite d'être entre toutes les mères la Mère Unique, la Mère en qui toute maternité se consomme, se sublimise et s'incruste dans l'Éternel.

Au ciel l'Ange que dans son éternité Dieu a appelé pour être l'expression du plus beau de tous les amours humains, se lève devant Sa Face. L'Idée de l'amour maternel a paru devant le Trône de Dieu.

Pourtant l'histoire que je vous raconte est une simple histoire de Galilée.

Et Marie, petite fille de Galilée n'a pas répondu « non » à sa mère. Elle n'a pas refusé d'épouser Joseph. Elle a crucifié sa maternité, parce que Dieu veut qu'elle reste vierge, et même quand elle n'a pas répondu « non ». Elle avance dans une nuit épaisse et molle. La nuit torride, quand monte du désert le vent de sable, enserre son âme. Elle sait qu'elle doit rester vierge. Son amour maternel, elle le reportera sur tous ceux qui souffrent. Ou bien elle s'enfermera dans une grotte du désert, seule en face à l'Éternel. Ce soir un sentiment secret la pénètre qu'elle sera la mère, qu'elle sera celle qui souffre, qu'elle sera la recluse aussi et que Dieu conciliera l'inconciliable. Elle n'a pas dit non quand Anne a parlé de Joseph et elle sait qu'elle ne devait pas dire non.

Le vent de sable roule sur son âme. Marie sait et ne sait plus. Dans cette petite fille quelque chose s'arrache ; Dieu est loin, très loin. Elle se tient l'âme droite dans une tourmente. Avec passion elle s'attache à une seule pensée : vouloir ce que Dieu veut. En aveugle, puisque les volontés de Dieu se contredisent, elle s'attache à vouloir ce qu'Il veut.

Cette résolution la guide comme un phare, parce qu'elle travaille ou qu'assise dans son jardin elle médite. Dans le tourment de son âme elle ne peut répéter qu'une prière : « Que Votre volonté soit faite ». Les psaumes meurent sur ses lèvres. Elle ne parvient même plus à en prononcer un verset entier. Elle n'en trouve plus les mots. Tandis que sa vie se déroule très humble, très simple, très quotidienne (elle lave le linge et la vaisselle, elle va puiser l'eau, elle cultive le jardin) la marée des doutes déferle aux pourtours de son âme.

L'Ennemi a choisi cette heure, l'Ennemi que depuis sa plus petite enfance elle sent rôder. Il veille, tapi, aux portes de son silence. Il la guette. Qui est-elle ? Il ne le sait ; mais à l'approche de cette âme a redoublé sa brûlure. Une clarté l'aveugle, le suffoque, le tord. Pourtant il ne peut s'en détacher, pas plus qu'il ne pouvait se détacher d’Ève quand dans le jardin d'Éden l'éblouissait sa pureté incandescente. Satan ignore qui est cette âme : jamais il n'en a vu de si claire. Jamais il n'a tant senti le désir de ternir et de souiller. Au sein de sa douleur, ce lui est comme une volupté. La bataille est décisive pour lui : il le sait. Il le sait aussi qu'on touche au sommet des Temps. Cette petite fille est-elle l’Ève qui doit venir et le terrassera ? N'en est-elle encore que la messagère, une messagère qu'il pourra détruire ?

Dans l'âme de clarté il cherche la fissure, dans la lumière inviolée la trace d'ombre. Il voit, lui aussi, le trouble qui enrobe l'âme de Marie. La création, le tourbillon spirique des galaxies, la flamme même des archanges brûlant aux marches de son trône, Dieu ne les a voulu que pour qu'une âme puisse l'aimer. Lucifer lui-même n'avait été créé que pour auréoler cet amour. Lucifer l'a refusé. Sa splendeur devant quoi pâlissent les séraphins, il ne l'a pas courbée.

Serait-ce son jour à lui ? Il peut blesser Dieu. Dieu le-haï s'est voulu comme une faiblesse. Il a décidé que l'homme Lui soit un dieu. Alors dans cette lumière et cet amour, lui, Lucifer, se dressera comme un écran. Puisque Dieu veut être aimé, il le frustrera de l'amour.

Satan prend tous les visages du doute. Jadis il s'enroulait à l'arbre du Bien et du Mal : ainsi s'enroule-t-il à l'âme de Marie. Chaque reflet de sa spire est sur l'âme de Marie la tentation d'un désespoir. Dieu est absent. Dieu n'abrite pas Marie. Alors Satan se rue. Il rassemble pour un assaut de délire sa splendeur d'aurore. La subtilité de la plus vive intelligence créée, il l'aiguise pour ciseler un doute plus aigu.

En vain... la mer bat le rocher sans le pénétrer ni l'abattre. D'une vague il resurgit, inentamé. Aussi violent que fouette Satan, aussi fin qu'il insinue, le roc est là : le « fiat ». « Votre volonté, votre volonté ! » entend Satan, et ces mots brisent ses assauts. Le « fiat » pour lequel Dieu a créé les mondes, Satan ne le taira pas.

« Votre volonté ! » répète Marie. Oh ! Dans son tourment coule beaucoup de douceur humaine. En cet instant même, hormis ce tourment où Satan halète et enveloppe Marie dans sa lumière morte, une grande douceur humaine coule en elle ; une grande douceur humaine coule sur le sacrifice de sa maternité : elle aime Joseph. Elle l'aime, ce grand garçon timide. Elle aime sa droiture. Elle aime sa force un peu sommeillante. Il a quatre ans de plus qu'elle, mais elle se sent son aînée. Il est vulnérable de candeur. Sous sa force, il est si apte à souffrir.

Marie aime les yeux de Joseph. Ils sont veloutés et lorsqu'ils la regardent, ils s'embuent de larmes. Des yeux d'animal fidèle, mais elle les a vus d'une dureté étincelante un jour qu'un soldat romain rudoyait un petit enfant. Marie aime les mains de Joseph, ses lourdes mains que la varlope et le rabot ont déformées – des mains lourdes qui tremblent quand elle paraît dans l'atelier. Elle aime en lui la brusquerie un peu farouche des hommes vierges. Oui, un très simple amour humain s'est glissé dans le cœur de Marie : elle aime comme toutes les jeunes filles ont aimé le fiancé qu'on ne connaît pas encore bien et qui, au milieu même d'une grande confiance, effraie un peu.

Un soir – après qu'Anne lui eut parlé – Joseph a pris la main de Marie. Et Marie a su qu'elle serait son épouse. C'était un soir de printemps où surprend la neuve longueur des jours. Il fait encore clair, mais les arbres ont tu l'entrefroissement de leurs feuilles et les oiseaux cessé leur chant. Les arbres se sont endormis, malgré la lumière, surpris, eux aussi, qu'elle dure. Les fleurs du soir dans cette lueur atone, venue comme de partout et sans ombre, avivent leurs colorations. L'air crayeux amortit les sons : à peine distingue-t-on les deux notes alternées de la fontaine sur ses dalles. Tout est paix.

Ce soir là, les anges ont su que l'amour des hommes est prière et sainteté, qu'il est l'un d'eux envoyé comme un reflet de Dieu sur la terre. Les anges, ils sont partout dans cette histoire. N'est-elle pas leur histoire aussi, quand juste jaillis de Dieu ils ont adoré l'image de Celui qui serait quand même le fils de l'Homme ? Les anges sont partout dans cette histoire. Ce soir, les anges de toutes les fiançailles se rassemblent. Ils versent devant Marie, comme des roses, les corbeilles de l'amour humain...

… L'amour humain fragile et tout puissant, comme Marie...

… L'amour humain de même essence que Marie, puisqu'il est « oui ».