VIII

C'est fête à Nazareth, aujourd'hui.

Ce « oui », Marie l'a dit à Joseph.

C'était un soir. Un rayon étendu jusqu'au fond de l'atelier muait en spirales d'or les copeaux de l'atelier. Par la petite fenêtre on apercevait un coin de ciel vert et lisse. Croyant Joseph reparti, Marie était venue reprendre la cruche à eau pour laver des poussières de bois. Aussi par hasard, s'étaient-ils trouvés seuls.

Que se sont-ils dit alors ? De pauvres mots humains, mais sur leurs lèvres lourds d'un sens que nous ne pourrions pas saisir. Et Marie sût que l'amour de Joseph était comme le sien au-delà de tous les amours de la chair, si intense et si pur que seule leur double virginité le consacrerait.

Alors, ils restèrent la main dans la main. D'or, le soleil se fit rose. Le ciel aviva, puis éteignit ses colorations. Par la fenêtre, entre les fleurs, on aperçut la première étoile.

Voilà pourquoi c'est fête aujourd'hui à Nazareth. Joachim fiance sa fille à Joseph, son compagnon. Les fiançailles ne sont pas grandioses. On est même un peu choqué dans le pays. Le fiancé ne possède rien. Marie aura tout juste en dot une douzaine de moutons et deux chèvres. Les fiancés sont trop pauvres pour s'acheter une maison. Ils attendront d'en acheter une pour que les fiançailles deviennent mariage.

Les commères en jacassent. La vieille Sarah surtout est dépitée. N'est-ce pas elle qui toujours s'entremet pour les fiançailles ? Qui indique aux familles le chiffre des dots ? Elle s'entend mieux qu'aucune autre à préserver des discussions directes qui laisseraient des souvenirs pénibles entre les familles. Inutile de dire qu'elle en tire profit. Des poulets par ci, une oie par là. Ainsi la gratifie-t-on.

Et voilà qu'elle n'aura rien ! On ne l'a même pas invitée au déjeuner (Anne n'aime pas ses commérages). Aussi s'en donne-t-elle. Sa langue va bon train. Une rage l'anime, une rage vivante, comme si quelqu'un en elle lui soufflait des mots méchants. Ah ! Ces purées ne l'ont pas invitée : eh bien ! Ils verront !

Elle a trouvé quelqu'un pour lui donner la réplique : une certaine madame Ruben, de mœurs assez légères et déjà mûrissante. Il fut un temps, elle avait essayé d'attirer Joseph. Ah ! on le déchire à belles dents, ce marié qui n'aime pas les filles ! Quel nigaud ! « Quel nigaud ! Il fait la mijaurée mais on sait bien ce que cela veut dire. Ils sont tous pareils, ces cagots ! C'est moi qui vous le dit, Madame Sarah. Ce n'est pas parce qu'ils sont cousins du grand prêtre Zacharie et qu'ils l'ont invité à déjeuner qu'ils me font peur, allez ! On n'est que des ouvriers, mais on a sa fierté, pour sûr. Et ils peuvent nous regarder de haut, le Joachim et sa femme. On a sa conscience pour soi, pas vrai, Madame Sarah ? Et dire qu'ils ne vous ont même pas invitée à dîner, une femme comme vous, que tout le beau monde respecte. C'est rien de le dire !

- « Vous avez bien raison, Madame Ruben. Moi, celle que j'aime pas, c'est leur Marie. Cette idée d'abord de l'avoir appelée Marie : « princesse » : quand on a pas trois chemises et qu'on la donne sans dot à un type qui n'a pas un sou vaillant ! Parce que je vous le dis, Madame Ruben, sur la tombe de ma mère, je vous le jure qu'il n'a pas un sou vaillant, le Joseph. Et ça fait des histoires parce que ça descend de David. Vrai, c'est rien de le dire ! Cette Marie, d'abord elle est fière. Eh bien ! Elle sera fière quand elle recoudra des pièces sur les chemises de son Joseph et tant et tant qu'on ne verra plus le tissu. Elle peut être fière ! Il n'a même pas une maison pour la loger, son amoureux ! »

Ainsi les commères déchirent, mais les enfants, eux, ne s'y sont pas trompés. Ils acclament les fiancés. On ne peut les retenir et un petit tout nu s'est accroché à la robe de Marie. Ils ont entonné l'épithalame de David (« on n'a pas idée ! » grogne la vieille Sarah). Garçons et filles, se tenant par la main, escortent la fiancée jusqu'à la synagogue.

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Le déjeuner est simple. Ils sont une vingtaine, de la proche parenté. On a grillé deux moutons sur des sarments de vigne : on a farci d'amandes, pour les manger avec le couscous, six poulets gras. Anne court de la cuisine à la salle, veillant pour que rien ne manque. Le vin de Nazareth est bon. Les parents venus de Cana ou de Jérusalem le prisent tant qu'on est vite assez gai. On chante de vieilles chansons. On raconte des histoires dont l'occupant romain paie les frais ou encore les métèques amis d'Hérode.

Pendant qu'on chante et qu'on rit, les fiancés se sont retirés dans le jardin. Comme au soir de leurs accordailles, ils se sont pris la main, sans rien dire. Leur amour, où tous les amours humains se sublimisent, est au delà des paroles et des tendresses. Leurs yeux échangent le sacrement du regard.

Deux tourterelles roucoulent sur un mur. C'est un de ces soirs à la fin de l'hiver où on sent que va jaillir le printemps. Comme de petites flammes, les bourgeons percent le figuier. Un frisson court sur l'herbe neuve. Le cliquetis des épineux sur les landes s'atténue de naissantes feuilles. Un vent duveteux et tiède monte avec le soir.

Comme le bourgeon aux branches du figuier, pointe sur la Terre une joie timide. Elle hésite encore et tremble. Elle murmure au babillage des sources. Elle palpite à la gorge des ramiers. Elle s'entrouvre au premier lys. Quelque chose a dit sur la terre que l'éternel Printemps allait naître.