IX
La maison de Joachim s'appuie sur la montagne. Depuis son enfance Marie a toujours vécu dans une grotte. Seule la chambre commune et l'atelier donnent sur la ruelle. Les autres chambres et les réserves se creusent dans la falaise, aérées par les fissures du calcaire. Celle qui pose ses pieds sur les astres a vécu dans la terre, comme en une cavité maternelle. L'Annonce et la Nativité furent abritées au secret des grottes, comme l'heure du suprême dénouement, quand au soir de la Croix la mère dépose Jésus au tombeau.
Joseph travaille dans l'atelier avec Joachim. Dans le petit jardin Anne pile au mortier le maïs. Marie s'est retirée dans l'ultime resserre de la maison, presque vide en ce mois de Mars où les provisions s'épuisent. À peine quelques grappes d'aulx ou d’échalotes accrochent dans la pénombre un reflet. Depuis ses fiançailles Marie se retire souvent ici pour prier. Elle y pense à Joseph que la coutume ne lui permet guère de voir tant qu'elle n'habite pas chez lui. Quelque chose l'étonne en elle-même et elle y repense souvent : cette virginité que le mariage consacre. Marie scrute le dessein de Dieu et toute remise en Lui, elle prie. Il lui semble elle-même se découvrir. Son âme est une demeure dont elle n'a jamais fini de parcourir les salles. Elle en pressent d'autres encore plus belles, derrière les portes aujourd'hui fermées. Quelque chose lui dit qu'en elle-même elle se dépasse.
Satan s'est tu. Depuis ses fiançailles Marie ne sent plus son souffle fétide. Elle repose dans la paix. Tout est calme et silence en elle. Elle s'ouvre à Dieu et son âme est libre et sans ride. Il lui semble que par cette prière immobile Dieu la creuse et l'amplifie, comme on approfondit les grottes de la montagne pour y demeurer.
Anne s'inquiète du silence chaque jour plus grand de Marie. Elle ne comprend pas cette fiancée qui ne rit pas. Elle s'émeut de ses longues heures au fond de la maison. Certes Marie est toujours la première à la fontaine et sa quenouille file plus vite que tout autre dans le pays. Mais cette gravité recueillie ? Cette attente est dure pour une fiancée, Anne le sait. Elle voudrait bien leur trouver un logement. Est-ce vraiment pourquoi Marie s'enferme ainsi dans la resserre ? Marie paraît parfois ne plus regarder qu'à l'intérieur d'elle-même.
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Autour de Marie, le silence n'est pas vide mais présence. Il palpite. La pénombre se dore de lueurs. L'air est étoilé de pollen. Marie prie réfugiée en elle-même. Son âme a dépassé les bornes de l'univers. Elle s'approfondit jusqu'à l'infini. Soleil, étoiles jouent en elle. Les voies lactées sont dans cette âme.
Mais que sont les voies lactées pour Marie ? Elle est au-delà de toutes les durées. L'Éternel n'a-t-il pas posé la main sur son cœur ? Il lui confère Son immensité.
Une main sur son cœur : cette lumière soudain dans l'ombre, si vive que Marie croit en mourir. Vibrante d'ailes et de regards, oscellée de mondes, sertie d'aurores, une pensée de Dieu s'agenouille à ses pieds « Que suis-je, un ange devant moi prosterné ? » la plus intime des volontés formées de Dieu, celle qui au-delà de toutes les sphères de la Gloire joue devant sa face, celle même qu'Il voyait en coulant l'univers au moule de sa Parole, plus fulgurant même que Lucifer, un ange.
« Je te salue, Pleine de Grâce »
L'ange ne l'a pas appelée Marie, ce nom que l'écho des siècles a traduit Notre-Dame. Un nom nouveau voue Marie à une splendeur plus précise. Elle en a peur. Elle, la petite fille de Palestine, elle s'entend nommer du nom même de la complaisance divine. Elle n'est plus Marie. Elle n'est plus la Reine sous la couronne des étoiles : elle est Celle que Dieu regarde de tous les faisceaux de ses regards. Cette plénitude en même temps l'abolit. Marie n'est plus que le regard de Dieu sur elle. Elle n'a plus d'autre nom, elle n'a plus d'autre être que la complaisance de Dieu en elle, miroir de l'infini même de Dieu. La petite fille de Palestine, bergère avec son troupeau turbulant, est au-dessus même des anges, est l'objet du plein amour de Dieu.
Souvent elle la revivra, cette minute déchirante où devant la prosternation de l'Ange elle découvre sa propre grandeur pour qu'aussitôt il l'en dépouille. Les siècles lui restitueront ce nom de Marie, un peu dérisoire pour la fille de David en cette Palestine envahie. Elle retrouvera à l'infini des Rosaires le nom qu'elle vient de quitter. Aujourd'hui elle l'a dépouillé pour n'être plus que l'Immaculée Conception : celle qui ne se définit que par l'amour de Dieu pour elle.
« Le Seigneur est avec toi ».
Pour la petite fille d'Israël, le mystère est grand. L'Incommunicable est avec elle. Les prophètes n'ont clamé de siècle en siècle la transcendance divine que pour qu'elle s'associe aujourd'hui à la création. Abraham et Moïse ont dénoué leurs sandales pour un lieu frôlé par Yahweh, et voici que le Seigneur est avec Marie ! Le Seigneur, le Dieu d'Isaïe, le Dieu d'Élie, le Saint ! Le Dieu qui brûle les lèvres. Le Dieu dont telle est la gloire qu'il faut mettre un manteau sur ses yeux quand elle passe !
La crainte de Dieu a saisi Marie.
L'Ange est toujours prosterné, mais chaque minute plus fulgurant comme si la splendeur de Marie ruisselait en lui.
Pourtant, un apaisement se fait :
« Ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu. Voici que tu concevras et que tu enfanteras un fils à qui tu donneras le nom de Jésus. Il sera grand : on l'appellera Fils du Très Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera éternellement sur la maison de Jacob et son règne n'aura point de fin. »
Marie retrouve la maternité qu'elle a crucifiée. Dieu a entendu sa plainte. Une joie calme l'emplit. Son âme désormais est une barque glissant sur les eaux apaisées de la certitude.
L'Ange agenouillé est une cathédrale toute d'or : Ses ailes ont tendu d'or la pénombre. Dans l'Intelligence déployée autour d'elle Marie lit une promesse de grandeur. Mais déjà elle est elle-même effacée. C'est son fils qui est grand. Il la traverse comme un rayon traverse un éclat de cristal. Sa grandeur, il la tire de Dieu et – comme homme – au-delà de Marie il la tient de David. L'annonce même de l'Ange renonce déjà Marie. Son fils n'est pas conçu qu'il lui est déjà ravi pour accomplir le destin d'Israël.
Que doit entreprendre Marie pour que cette volonté de Dieu s'accomplisse ? Est-il quelque chose qu'elle doive abandonner, fut-ce cette virginité voulue par Dieu ?
« Comment cela se fera-t-il puisque je resterai vierge ? »
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« L'Esprit Saint viendra sur vous et la Puissance du Très Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi le saint enfant qui naîtra sera appelé Fils de Dieu. Élisabeth, votre parente a conçu, un fils dans sa vieillesse ; et celle que l'on disait stérile est à son sixième mois ; car à Dieu rien n'est impossible ».
Révélation de l'insoutenable mystère, l'ange a déployé son ultime splendeur. Devant la petite fille d'Israël, adoratrice du Dieu dont le nom même est incommunicable, il jette comme une gerbe de feu l'union de Dieu à la Terre.
Bien des naissances miraculeuses avaient préparé Marie au miracle de sa maternité. Pourtant, seule la plénitude de la Grâce pouvait supporter un tel choc. Il fallait être l'embrasée de Dieu pour tolérer cet embrasement. Il fallait être déjà dérobée à la mort et jusque dans son corps au-dessus de tous les chœurs des anges, planante, pour lire le mystère aux ailes de l'ange sans en mourir.
Quelque chose a remué dans l'ombre. Satan, fermé sur sa propre splendeur pour ne voir ni Dieu ni la création (le seul éclat d'une des ailes de Gabriel le revirait à sa damnation) a compris que quelque chose de son propre drame se jouait.
Par lui-même réduit à ne voir dans ce monde que la figure passagère – son intelligence par lui-même obstruée – il pressent pourtant, lorsque l'Ange salue Marie, qu'elle est la Femme conçue avant le Temps pour lui écraser la tête. L’Ève nouvelle est prête à cueillir le fruit du nouvel arbre de la science du bien et du mal. Tentateur inverse il essaie de l'en détourner. La mort qu'il a voulue, la mort qui est sa création à lui, le néant qu'il enferme dans son intelligence repliée, il veut les défendre. Il veut voler à tout jamais la création de vie pour sa création de mort. Allumant le doute à tous les feux de cette intelligence, il la darde sur l'âme de Marie.
Gabriel s'est comme éteint. La seconde Ève est, elle aussi, seule en face du serpent. Les anges ne savent pas encore si elle induira le nouvel Adam au rachat du monde. Lucifer enroule de doute l'âme de Marie. Qu'étaient les brûlures antérieures ?
Sur ses pourtours, dans sa chair, dans son esprit, Marie est battue de tempête : son âme demeure ferme en Dieu, immobile et paisible comme si Satan n'existait même pas. Environnée et pénétrée même de trouble, Marie s'assied dans sa certitude. Elle acquiesce. Son âme accepte le don de Dieu. Elle en cueille le fruit. La Femme a vaincu Satan.
Marie s'est levée. Au dehors la création dans l'attente a comme suspendu sa vie. Aucune feuille ne bouge et le torrent arrête sa course ; l'anxiété des millénaires se condense en une seconde de silence.
Marie s'incline :
« Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ».
L'Ange n'est plus dans la grotte. Il est à Dieu, jouant devant la face du Très Haut, pour l'éternité, le « fiat » de Marie. Et Dieu, dans la dilection de cette éternité se délecte de verser le flot de son amour sur les hommes.
Une brise presque impalpable, moelleuse et tiède pourtant, a couru la terre. Elle suscite un murmure de feuilles et d'eau. Le matin vibre de caresses. Et très haut dans le ciel, nimbée d'un nimbe d'incandescence, une colombe d'or plane.
« Marie – appelle Anne – peux-tu chercher de l'eau ? Une cruche bien fraîche pour le déjeuner de ton père. Tu pourras aussi passer chez la vieille Rachel. Il paraît qu'elle n'a plus rien à manger. Tu lui porteras ce flacon d'huile et ce petit sac de farine. N'oublie pas non plus d'aller demander des nouvelles de Madame Lévi. »