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Marie partira voir Élisabeth sa parente.

Joachim aurait bien voulu l'en empêcher. Il ne trouvait pas ce départ raisonnable. Quelques semaines ou quelques mois encore elle aurait été mariée. Joseph l'aurait accompagnée. Ce voyage dans un pays de montagnes, dans un pays surtout où traînent des mercenaires romains ou leurs déserteurs, le préoccupe.

Pourtant, Anne qui prend toujours Marie pour une petite fille y consent. Anne est toujours inquiète de Marie. Cette enfant de quinze ans est trop silencieuse et presque trop sage. Que Marie montre un désir un peu déraisonnable est pour sa mère une sorte de soulagement. Et puis, le séjour auprès d'une femme d'expérience comme Élisabeth ne peut être que bon pour Marie. Nul ne sait mieux que la femme du grand Prêtre tenir une maison. On croirait que l'auteur des Proverbes l'a connue ; elle se lève dès l'aube pour préparer la laine des servantes et organiser le travail des journaliers, tissant, filant, cousant, à la fois économe et généreuse. Ses recettes sont toujours les meilleures. Oui, vraiment Marie apprendra beaucoup auprès d'elle pour la tenue de sa maison.

Ce voyage n'est pas si déraisonnable. Anne et Joachim ont des parents tout le long de la route. Puisque Joseph le soulage dans son travail, Joachim peut sans peine conduire Marie jusqu'à Sichem. À cette saison où les commandes ne sont pas abondantes, rien ne l'empêche de s'absenter deux jours. Près de Sichem vit le cousin Ruben : on lui confiera Marie pour la suite du trajet. Ses affaires le mènent à Jérusalem presque toutes les semaines. Il suffit de le prévoir à temps. Comme il connaît tout le monde dans la ville, il trouvera une caravane sérieuse pour la traversée des monts de Juda. Ce voyage n'est quand même pas une affaire !

Tels les arguments qu'Anne oppose à Joachim. Auraient-ils suffi en d'autres temps pour la convaincre elle-même ? Une mère a des intuitions. En même temps que ménagère un peu rude, Anne est la fille des prophètes et des rois. Quatre mille ans de fidélité guident son cœur. Elle a senti que Marie devait partir.

Marie est si mystérieuse dans son extrême simplicité ! Cette petite fille calme, toujours courageuse à l'ouvrage et qui parle peu, surprend par je ne sais quelle profondeur du regard. Par instants Anne  a l'impression de ne voir qu'en partie sa fille. Elle lui devine de mystérieux prolongements. Telle qu'elle la connaît, sa fille n'est qu'un reflet à la surface d'une personnalité beaucoup plus profonde. Anne souffre de ne pas mieux comprendre. Que ne possède-t-elle la science des hommes. Mais non ! Elle est une pauvre vieille, bonne à piler le mil et à laver les terrines. Seulement les hommes, eux, sont distraits. Ils ne comprennent jamais rien. Anne a peur. Elle sent dans sa fille de si grandes possibilités d'amour et de souffrance qu'elle en tremble. Si elle pouvait lui parler ! Mais Marie paraît s'ignorer elle-même. Quand Anne essaie de forcer ses confidences, elle sourit, discrète et surtout secrète, secrète comme l'eau pure est invisible. Marie est affectueuse, tendre, rieuse aussi. Si frais est son rire que la maison en est comme imprégnée d'aube. Mais son silence est parfois si dense qu'Anne n'ose plus l'interroger.

Anne pressent le mystère, Anne qui depuis sa jeunesse vit des Écritures au point de les avoir gravées dans son âme et dans sa chair. Marie avec qui elle demeure n'est-elle pas toute l'Écriture désormais ? Marie est promesse de ce Messie dont le germe croît en son sein. Elle est aussi l'eau primordiale où planait l'Esprit, comme le Cénacle de sa future Pentecôte. Elle est genèse et prophétie. En elle l'Alpha et l'Oméga de la Révélation se joignent, en elle la Bible est assumée dans une chair.

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Et Marie s'en va sur la route avec son père. Elle ne porte sur sa tête qu'un petit baluchon de linge, quelques vivres, un gâteau de raisins pour Élisabeth, et pour Zacharie un thalis qu'elle a tissé d'argent près des franges. Autour d'eux, c'est le printemps de Palestine. Les amandiers ont perdu leurs fleurs, mais les pommiers couvrent d'une mousse rose les collines. Le soleil brille aux feuilles lisses des orangers. L'air est si pur que le cri des hirondelles très haut dans le ciel perce l'azur. Une bonne odeur de terre humide monte des champs frais retournés.

« Je me suis réjouie de ce qu'on m'a dit :

Nous montons vers Jérusalem ! »

chante Marie.

Appuyée au bras de Joseph, Anne suit longtemps du regard les deux voyageurs. La présence de son gendre la rassure. Cet amour calme, un peu lourd même, la garantit contre le mystère de joie et de douleur qu'elle pressent. Il l'équilibre.

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Marie a revu Jérusalem. La ville s'est dressée devant elle dans la stupeur de midi, écrasée de lumière. L'ombre à chaque arête des terrasses était si mince et dure que la ville semblait une claie de fer. Entre les collines dardées de soleil la ville déroulait un paysage de cruauté. Jérusalem tue ses prophètes et Marie savait qu'elle portait en son sein mieux qu'un prophète.

Maintenant elle chemine par les montagnes. Elle marche seule, à quelques mètres de la caravane dont souvent les lacets du chemin la séparent. Elle préfère cette solitude. Isolée entre les cimes, elle se sent portée comme sur une main immense, en offertoire. La paume de la terre l'expose à Dieu. Le ciel foncé jusqu'à l'incolore, les crêtes aiguës, la nudité des rocs traduisent jusque dans sa création l'incommunicabilité de Dieu. Un silence dévastateur a tu jusqu'aux cris des cigales, et Marie est seule face à l'Éternel dont elle ne sait pas encore, même si en elle la plénitude de la foi y aspire, qu'il est « le Père ». Une petite fille d'Israël tremble d'être jetée en plein dans le mystère de Yahweh.

Un voyage est une retraite. Loin des travaux quotidiens, libre de se taire, Marie revit la salutation de l'Ange. Elle se penche sur l'immensité ouverte en elle. À l'enfant blotti dans sa chair, elle pense avec l'amour tendre d'une mère, mais aussi un effroi sacré. Elle sait qu'il est SAINT, saint comme l'Incommunicable. Elle porte en elle le fils du Très Haut.

Marie sur le sentier de la montagne médite le premier rosaire du monde. Elle médite, tâtonnant encore dans les intuitions de la foi, le seul vrai mystère : la rencontre de Dieu et de l'Homme.