XI

Hautes murailles de terre brune, meurtrières teintes de blanc et de rouge, le burg dresse dans le chaos de la montagne la discipline de ses tours. Contre lui se pressent, couvée peureuse, les petites maisons à toits de palmes.

C'est là que le grand prêtre, laissant sa demeure de Jérusalem, s'est réfugié depuis qu'il est muet. On raconte sur lui des choses extraordinaires. Parce qu'il ne croyait pas qu'Élisabeth et lui engendreraient dans leur vieillesse, un ange lui a lié la langue. Que sera-t-il cet enfant qu'un ange même a promis ? Cet enfant prédit dans le Saint des Saints, spirituellement conçu dans la demeure du Très Haut ? On en palabre dans les douars de la montagne, et même dans les souks de Jérusalem. N'est-il pas Celui-qu'on-attend, le fils de David, le Messie ? Du moins un prophète, mais le plus grand de tous : quel prophète fut jamais annoncé par un ange ?

Depuis, Élisabeth et Zacharie vivent de prière, enfermés dans leur château de la montagne. Quand l'ange lui a dit qu'il serait père, Zacharie a douté : il est muet. Il jeûne pour expier sa faute. Il jeûne pour se purifier et il prie. Nul ne pénètre au château sans nécessité. Les servantes n'en sortent pas, et le silence est tel dans la Kasbah que les aigles se posent sur les toits.

Marie monte seule au château. Les chameliers n'ont pas voulu se détourner pour une si piètre bourgade. En d'autres temps le chef de caravane serait entré saluer le Grand Prêtre. Mais on sait que Zacharie est muet et qu'il ne veut voir personne.

Quelle est celle-ci qui monte du désert ? Le Satan des Monts l'a vue dresser contre lui comme une armée, et il a tremblé. C'est pourtant une petite fille timide qui frappe à la poterne du château.

« Marie ! » Les servantes ont aussitôt prévenu Élisabeth. La vieille dame se précipite, elle qui, tant elle craint pour l'enfant, ne bouge presque pas (si longtemps elle l'a désiré en vain !)

Quelque chose retient Élisabeth d'embrasser sa jeune cousine, une grandeur qu'elle ne lui soupçonnait pas. La majesté de cette petite fille la surprend.

« Je te salue, Élisabeth ! »

Ah ! Une joie a  pris la vieille femme : une joie lui monte des entrailles. Elle s'enracine dans l'enfant. Elle pousse ses ramures au travers du corps. Tout un arbre de joie, tordu en flammes !

Et nouveau David devant l'arche de l'Alliance renouvelée, l'enfant a tressailli au ventre de sa mère. Il a dansé. Non pas le mouvement incertain, la natation lente dans l'ovaire : un bon de joie l'a soulevé, un bon de joie vibre en sa mère, si vif qu'il prosterne Élisabeth aux pieds de Marie.

« Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni ! »

Élisabeth n'a prononcé aucun des saluts d'usage. Elle n'a pas demandé de nouvelles. Une louange a jailli ; la première de l'humanité. Aux foules de Lourdes, aux foules de Fatima, aux pèlerins de toutes les Notre-Dame, Élisabeth se lève en figure de proue. Élisabeth entraîne un immense sillage de prières. Élisabeth la première a loué Marie.

Marie qui précède la Grâce.

Deux femmes, proches cousines, s'embrassent. Mais le mystère est au-delà, dans le silence de leur chair. Sourd mystère des préparations ! Dieu est là, et celui qui marchera devant lui. À travers l'étreinte de deux femmes, le Messie allume la flamme qui signalera sa venue. Aujourd'hui, le destin du monde est enclos au sein de deux mères. Dans l'assoupissement laiteux des germes, le temps rencontre l'éternel. Dieu s'insère aux âmes, intime comme la chaleur au feu.

Marie est venue vers le Précurseur. Elle apporte la Grâce au premier né de la Chrétienté. Elle anticipe aujourd'hui l'enfantement de l'Église sous la croix. Avec Jésus entre eux, elle est debout à côté de Jean le Précurseur comme elle le sera plus tard à côté de l'autre Jean. Génitrice de tous les sacerdoces, elle mûrit aussi le sacerdoce du Baptiste. À lui aussi elle porte le Christ.

« D'où vient que la Mère de mon Sauveur vient vers moi », s'écrie Élisabeth. « La voix de votre salut n'a pas plus tôt frappé mes oreilles que l'enfant a tressailli d'allégresse en mon sein. Heureuse celle qui a cru, car ce qui lui a été dit de la part du Seigneur va s'accomplir ».

Élisabeth sait à présent ce qui la pressait de descendre au devant de Marie. Quelques paroles affleurent du silence. Elles en émanent. Elles le condensent.

Silence.. Pendant trois mois ces deux femmes vivront une retraite de silence. Elles fileront, elles coudront. Elles chanteront les Psaumes au gré des heures. Leur âme demeurera retournée vers le silence intérieur et le mystère qu'elles enclosent. Vie plus cachée encore que celle de Nazareth. Jésus vit au sein de sa mère la vie des choses dormantes. Dans les phases de l'embryon les cycles de sa création sont assumés par Dieu même pour qu'entière un jour elle ressuscite. Marie élabore en elle la résurrection de toute chair.

Le soir descend. Il déroule l'ombre des monts jusqu'aux oueds. Les lauriers en fleurs qui emplissent leur lit tournent au violet. Les roches qu'embrase un reflet du couchant saignent d'une pourpre sombre. L'azur verdit autour des cimes. Il fait presque froid soudain : l'air est plus vif. Sur la plus haute tour de sa kasbah Zacharie, qui ignore encore la venue de sa parente est monté pour sa muette prière du soir. La vallée renvoie en écho le piétinement des troupeaux qui rentrent.

Et tandis que la nature célèbre dans l'or des nuages et l'ascension des planètes ses vêpres quotidiennes, Marie laisse éclater sa joie. Marie qui a cru, Marie qui dans la foi même a conçu un fils, Marie qui a traversé sans qu'aucune vague atteigne l'intime de son âme la Mer Rouge du doute, entonne au-dessus de l'armée infernale submergée le chant de la délivrance :

« Mon âme exalte le Seigneur,

Et mon esprit tressaille de joie en Dieu,

mon sauveur,

Parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante

Oui, toutes les générations me diront bienheureuse

Car le tout-puissant a fait pour moi de grandes choses !... »

Mais déjà la louange de Dieu la presse. Elle n'achève même pas ce vers qu'elle se perd en lui.

... « Saint est son nom !

Et sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui le craignent.

Il a déployé la force de son bras,

Il a dispersé les hommes au cœur orgueilleux,

Il a renversé les potentats de leur trône et relevé les humbles.

Il a rassasié de biens les affamés et

Renvoyé les riches les mains vides.

Il a secouru Israël son serviteur, retrouvant sa miséricorde,

- Comme il l'avait promis à nos pères -

Envers Abraham et sa descendance à jamais ! »